Mayo-tsanaga : la terreur de boko haram réduit les villages en cendres

Mayo-Tsanaga : la terreur de Boko Haram réduit les villages en cendres

Plus de cinquante localités abandonnées, des milliers de déplacés, un État paralysé par son indifférence

L’ombre de Boko Haram s’étend désormais bien au-delà des frontières du Nigeria. Dans le département du Mayo-Tsanaga, au Cameroun, la menace terroriste n’est plus une menace théorique, mais une réalité brutale. Née au début des années 2000 dans l’État de Borno nigérian, la secte a franchi le pas en 2014 en s’attaquant pour la première fois à une localité camerounaise : le village de Tourou, perché à seulement 35 km de Mokolo, au pied du mont Gossi.

Depuis ce jour, les attaques se multiplient. Les assaillants, lourdement armés, sèment la terreur : ils incendient les habitations, massacrent les civils, violent les femmes, kidnappent les enfants et dévastent les infrastructures essentielles. Écoles, centres de santé, postes de gendarmerie, marchés et lieux de culte ne sont plus épargnés. Treize ans après les premières incursions, la situation n’a cessé de se dégrader. Les villages se vident, les terres se désertent, et les populations, épuisées, ne trouvent plus aucune protection.

Le bilan est accablant : plus de cinquante villages, du nord au sud du département, ont été totalement ou partiellement abandonnés par leurs habitants. Parmi ces localités fantômes figurent Gossi, Tourou, Vizik, Ldamang, Magoumaz, Dinglding, Chougoulé, Oupai, Houdahai, Vouzoud, Ziver Montagne, Houva, Guedjele-Guibedrom, Zelevet, Krawa-Mafa, Merekouet, Dzamadzaf, Hitéré, Bavangola, Vreket et Gouzou-dou. À cela s’ajoutent des zones occupées ou régulièrement ciblées, comme Gossi, Toufou 1, Toufou 2, Roum et Hitawa.

En mai 2022, le cinquième adjoint au maire de Mokolo, Mahadek Nicolo Nouhou, avait dressé un constat dramatique devant le ministre de la Santé publique, Manaouda Malachie, lors des Rencontres fraternelles du Mayo-Tsanaga. Il évoquait alors une dizaine de villages désertés, deux occupés par les terroristes et sept autres régulièrement attaqués. Depuis, la situation n’a fait qu’empirer, plongeant les populations dans un désespoir grandissant.

« Pourquoi nos dirigeants nous abandonnent-ils à notre sort ? Sommes-nous moins camerounais que les autres ? » s’interrogent les habitants de Tourou, où la peur dicte désormais chaque geste. Les hommes fuient dès la nuit tombée, se réfugiant dans les montagnes ou les grottes, partageant leur refuge avec les animaux sauvages. Au petit jour, ils redescendent pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être : leurs champs, leurs bêtes, leurs maigres biens. Mais la survie se paie au prix fort : des vies brisées, des familles dispersées, des enfants livrés à eux-mêmes.

Face à cette crise humanitaire, l’État camerounais semble absent. Dans des localités comme Ldamang et Ldubam, les attaques récentes, comme celle du 18 juin 2026, révèlent l’ampleur de l’impuissance des forces de l’ordre. Avec seulement deux militaires sur place, comment résister à des groupes de terroristes lourdement équipés ? Les comités de vigilance, composés de civils armés de machettes, sont souvent les seuls à tenter de protéger leurs communautés, avec des moyens dérisoires.

Les élites locales, quant à elles, préfèrent le silence. Malgré leurs promesses électorales et leurs discours enflammés, elles se taisent lorsque les villages brûlent. Leurs visites symboliques ne changent rien. Les déclarations d’intention restent lettre morte, et les populations, elles, continuent de souffrir en silence.

Le Mayo-Tsanaga se meurt. Plus de neuf mille personnes ont déjà été déplacées, et chaque mois, des centaines d’autres sont contraintes de fuir. En juin 2026, l’Organisation internationale pour les migrations a recensé 482 nouveaux déplacés en provenance de Mokolo, Koza et Mayo-Moskota. Dans le département voisin du Mayo-Danay, à près de 210 km de Mokolo, ce sont près de trois cents personnes qui ont trouvé refuge à Kalfou, fuyant l’enfer du Mayo-Tsanaga. Ces familles ont tout abandonné : leurs terres, leurs maisons, leurs papiers d’identité, et parfois même leurs proches, disparus dans la tourmente.

Parmi les victimes collatérales de cette crise, les enfants paient le prix le plus lourd. Séparés de leurs parents dans la panique des attaques, certains errent seuls, privés d’école, de protection et de repères. Leur avenir est incertain : certains abandonnent leurs études, d’autres sombrent dans la délinquance, tandis que les jeunes filles voient leurs rêves d’émancipation s’évanouir. L’agriculture locale s’effondre, les écoles ferment, et l’économie du département s’effondre. Sans une réponse urgente et coordonnée, le Mayo-Tsanaga risque de devenir un désert humain, une région vidée de ses habitants et de ses espoirs.

L’État camerounais a-t-il le droit d’ignorer ses citoyens sous prétexte qu’ils vivent loin de Yaoundé ? Combien de villages devront encore être rayés de la carte avant que cette crise ne devienne une priorité nationale ? La question reste sans réponse, et le silence, lui, persiste.