Le Niger peut-il encore compter sur son armée après l’intervention russe ?

Le retour au calme dans les rues de Niamey ne doit pas induire en erreur. Si les combats ont cessé, la crise politique, elle, est loin d’être refermée.

Dans la nuit du 28 au 29 août, des éléments de l’armée nigérienne, issus pour beaucoup d’unités déployées sur les théâtres d’opérations du pays, ont tenté de prendre le contrôle de points stratégiques de la capitale, notamment la base aérienne 101 et des abords du palais présidentiel. Le pouvoir a alors vacillé.

Pour sauver son régime, le général Abdourahamane Tiani a dû faire appel à ses partenaires russes. Les forces de l’Africa Corps, qui ont pris le relais de Wagner dans la région, sont intervenues aux côtés des troupes loyalistes. Elles ont participé activement à la reprise de la base et à la neutralisation des mutins. L’armée nigérienne a officiellement confirmé avoir repris le contrôle de la base avec l’appui de ces forces paramilitaires russes.

Voilà le fait majeur de cette affaire : des soldats nigériens ont été affrontés sur le sol nigérien par une force étrangère venue protéger un régime issu d’un putsch. La junte, qui a bâti sa légitimité sur le rejet de la présence militaire étrangère, s’est trouvée contrainte de recourir à l’étranger pour se maintenir.

Une souveraineté à géométrie variable

Pendant des années, Tiani et ses partisans ont dénoncé la présence française comme une humiliation et une atteinte à la souveraineté nationale. Ils ont obtenu le départ des troupes françaises, puis le retrait des Américains, et la dénonciation des accords militaires avec l’Occident. Le régime a alors pu clamer que le Niger avait enfin retrouvé son indépendance.

Mais une question gênante se pose aujourd’hui : quel est l’intérêt d’avoir chassé les militaires français si quelques années plus tard, il faut appeler les Russes pour sauver le président ?

Le paradoxe est d’autant plus frappant que les Russes ne sont pas venus défendre le Niger contre les groupes jihadistes. Ils sont intervenus pour réprimer une révolte de soldats nigériens qui menaçaient le pouvoir. Le symbole est lourd de conséquences.

Une armée frustrée, un pouvoir fragilisé

Depuis des années, les soldats nigériens payent un lourd tribut dans la lutte contre l’État islamique et le JNIM. Ils dénoncent régulièrement le manque de moyens et les conditions de combat difficiles. La mutinerie de Niamey semble avoir été alimentée par cette colère accumulée au sein des unités les plus exposées.

Et voilà que, lorsque ces soldats se retournent contre le pouvoir, ce sont des forces étrangères qui viennent les affronter. Quelle souveraineté reste-t-il quand un État ne peut plus assurer sa propre survie sans troupes étrangères ?

La tentative de coup d’État du 29 août est probablement le signal d’alarme le plus sérieux pour Tiani depuis son arrivée au pouvoir. Le fait que des militaires aient pu organiser cette rébellion, malgré l’important dispositif sécuritaire du régime, révèle un profond malaise au sein de l’armée.

Les soldats engagés sur les fronts sont ceux qui subissent les pertes les plus lourdes. Ils voient leurs camarades tomber, constatent l’essoufflement des promesses de la junte, et assistent à la poursuite des attaques jihadistes. Depuis 2023, Tiani avait promis de rétablir la sécurité. Trois ans plus tard, le bilan est amer : la menace reste entière, et les pertes continuent.

C’est dans ce contexte qu’une partie de l’armée se demande si le régime n’a pas perdu de vue ceux qui se battent réellement sur le terrain. L’intervention russe pourrait avoir transformé cette frustration en rejet. Un soldat peut accepter de mourir pour son pays, mais il lui est beaucoup plus difficile d’accepter que des étrangers tirent contre lui pour protéger un régime.

Tiani, de pourfendeur de Bazoum à protégé de Moscou

Le paradoxe historique est saisissant. En juillet 2023, Tiani a renversé le président élu Mohamed Bazoum en justifiant son action par la nécessité de sauver le Niger d’un système inefficace. Il promettait alors de restaurer la sécurité et la dignité du pays.

Aujourd’hui, c’est son propre pouvoir qui dépend de la protection de combattants étrangers pour faire face à une révolte interne. Le parcours est difficile à ignorer : le général qui prétendait libérer le Niger de la tutelle étrangère a semble-t-il troqué une dépendance occidentale contre une dépendance russe.

Cette contradiction est devenue le point faible du régime. Si Mohamed Bazoum avait accepté l’aide française en 2023, l’histoire aurait peut-être été différente. À l’époque, la France disposait de plus d’un millier de soldats au Niger et avait envisagé une opération pour soutenir le président élu. Bazoum aurait cependant privilégié le dialogue, laissant la junte consolider son emprise. Aujourd’hui, celui qui a dénoncé la présence française fait appel à une puissance étrangère pour sauver son pouvoir.

L’Algérie entre en scène

L’Algérie a également réagi à la tentative de putsch en déployant des moyens militaires à Niamey, notamment des avions de combat et de transport. Ce déploiement marque un changement dans la doctrine algérienne, longtemps réticente à envoyer des forces au-delà de ses frontières. Bien que les mutins aient déjà été repoussés avec l’aide des Russes, le message d’Alger est clair : Tiani n’est pas seul.

Moscou assure une protection militaire, Alger un soutien stratégique. La junte peut présenter cette configuration comme la preuve qu’elle dispose de nouveaux alliés. Mais derrière cette démonstration de force se cache une interrogation : combien de puissances étrangères faudra-t-il encore pour soutenir un pouvoir qui semble perdre progressivement l’adhésion de sa propre armée ?

Le volcan couve sous les casernes

La mutinerie du 29 août pourrait bien être le premier signe d’une rupture plus profonde. Les armes russes ont permis à Tiani de gagner une bataille, mais elles n’ont pas résolu les frustrations des soldats. Elles n’ont pas éliminé la menace jihadiste, n’ont pas ramené les morts, et n’ont pas réconcilié la troupe avec le pouvoir. Elles ont simplement permis au régime de survivre à une première tentative de renversement.

Le danger pour Tiani est précisément là. Un régime peut reprendre une base avec l’aide de forces étrangères, arrêter des mutins, mais il ne peut pas gouverner indéfiniment contre une armée qui le perçoit comme dépendant d’une puissance étrangère.

Le général Tiani devrait donc porter son regard au-delà des murs de son palais. Le véritable danger pour son régime ne vient peut-être ni de Paris, ni de Washington, ni des capitales occidentales qu’il accuse régulièrement de comploter. Il réside probablement dans les casernes nigériennes. Si les soldats qui ont vu leurs camarades tomber sous les balles de forces étrangères décident un jour de régler leurs comptes avec ceux qu’ils jugent responsables d’avoir livré le pays à Moscou, la prochaine mutinerie pourrait être bien plus difficile à contenir.

Les Russes peuvent protéger Tiani, l’Algérie peut lui apporter un soutien, mais aucune puissance étrangère ne pourra éternellement remplacer la loyauté d’une armée nationale. Le régime a peut-être remporté la bataille du 29 août, mais il a aussi perdu quelque chose de bien plus précieux : la confiance d’une partie de ceux qui portent l’uniforme nigérien.