Tarifs télécoms : le Mali bien plus cher que le Sénégal, un frein à l’inclusion numérique

Les usagers du Mali dénoncent depuis des mois des tarifs télécoms exorbitants, bien loin de ceux pratiqués chez le voisin sénégalais. Pour un même budget, un abonné à Bamako obtient une part infime de données mobiles par rapport à ce qu’il pourrait acquérir à Dakar. Cet écart, qui dépasse parfois un facteur 15, alimente les débats sur la régulation sectorielle et l’inclusion numérique dans l’espace UEMOA.

Des prix qui interrogent sur l’efficacité de la régulation au Mali

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : une même somme permet de souscrire à environ 1,5 Go de données au Mali, contre près de 25 Go au Sénégal. Un différentiel criant qui place Bamako parmi les capitales africaines où le coût du mégaoctet reste le plus prohibitif. Cette situation pénalise particulièrement les ménages, où le mobile représente souvent l’unique accès à Internet.

L’Autorité malienne de régulation des télécommunications (AMRTP) est régulièrement pointée du doigt pour son manque d’action face à une structure de marché peu concurrentielle. Avec seulement deux opérateurs majeurs, Orange Mali et Malitel (filiale de Sotelma), la pression sur les prix reste quasi inexistante. À l’inverse, le marché sénégalais, dynamique avec Sonatel, Free et Expresso, bénéficie d’une concurrence accrue qui fait baisser les tarifs et augmente les volumes de données.

Infrastructures et concurrence : les clés d’un déséquilibre tarifaire

L’écart entre les deux pays ne s’explique pas uniquement par des choix politiques ou économiques. Au Sénégal, une stratégie nationale de fibre optique a été déployée dès la fin des années 2010, réduisant significativement les coûts de transport des données. Sonatel, intégré au groupe Orange, a massivement investi dans cette infrastructure, offrant ainsi des forfaits plus avantageux. Au Mali, l’enclavement géographique et la dépendance aux câbles sous-marins (accostant à Dakar, Abidjan ou Nouakchott) renchérissent les coûts d’interconnexion, facturés en devises étrangères.

Pourtant, les experts soulignent que ces facteurs logistiques ne suffisent pas à justifier un écart aussi flagrant. D’autres éléments entrent en jeu : la faiblesse de la concurrence, les redevances élevées imposées aux opérateurs et l’absence d’un troisième acteur capable de bousculer le marché. Le projet de licence pour un nouvel entrant, évoqué depuis des années, tarde à se concrétiser, laissant les deux opérateurs historiques en position dominante.

Pour les Maliens, les conséquences sont immédiates. Avec un revenu moyen inférieur à celui du Sénégal, allouer une part croissante du budget à la connectivité limite l’adoption des services numériques, qu’il s’agisse de mobile money, d’e-administration ou de formation en ligne. Les petites entreprises, les commerçants et les étudiants paient le prix fort, alors que la digitalisation des services publics est présentée comme une priorité par les autorités en transition.

Souveraineté numérique et enjeux politiques

Cette question dépasse le cadre commercial. Depuis le retrait du Mali de la CEDEAO et la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) avec le Burkina Faso et le Niger, la souveraineté numérique est devenue un sujet central. Pourtant, sans un marché télécom compétitif, cette ambition reste difficile à concrétiser. L’application du roaming intra-AES, promis mais encore inégalement mis en œuvre, illustre le fossé entre les promesses politiques et la réalité vécue par les consommateurs.

Le Sénégal, souvent cité comme modèle régional en matière de télécommunications, sert aujourd’hui de référence pour mesurer les lacunes maliennes. Des voix issues de la société civile réclament un audit indépendant des tarifs, une révision des cahiers des charges des opérateurs et une plus grande transparence sur la qualité des services. Parmi les solutions envisagées : une régulation basée sur les données, la publication d’indicateurs de performance et l’arrivée d’un troisième opérateur pour dynamiser le secteur.

L’avenir des tarifs télécoms au Mali déterminera en grande partie le niveau d’inclusion numérique des citoyens dans les années à venir. Sans ajustement, l’écart avec le Sénégal pourrait s’accentuer, alors que les usages – notamment la consommation vidéo et les transactions mobiles – exigent des volumes de données toujours plus importants. Les pressions des usagers pourraient bien forcer l’AMRTP à revoir prochainement sa stratégie tarifaire.