Le fleuve congolais hanté par l’ombre des services secrets
Politique

L’ombre qui plane sur les eaux du fleuve congolais

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Gilbert MUHIKA — analyste politique.

À Kinshasa, le pouvoir ne se conquiert pas dans les hémicycles, mais dans l’ombre des services secrets. Depuis 1960, chaque transition, chaque régime, chaque rébellion a eu son homme de l’ombre : invisible, redouté, incontournable. Derrière l’État congolais se cache une machine bien plus redoutable que l’administration classique.

Les services de renseignement de la RDC ne se contentent pas de collecter des informations. Ils sont l’épine dorsale du système. Quand la Sûreté nationale s’agite, le palais présidentiel frémit. Quand le CND écoute, les ministres baissent la voix. Quand l’ANR intervient, la justice plie.

Pourquoi une telle emprise ? Parce que la République démocratique du Congo est née dans le chaos des coups d’État, de la guerre froide et de la défiance généralisée. Le 30 juin 1960, l’indépendance est proclamée. Trois mois plus tard, Mobutu organise son premier putsch. Entre les deux : un vide que la Sûreté nationale va combler avec une ambition sans limites.

Leur mission officielle ? Collecter du renseignement politique, économique et social. Leur mission réelle ? Trois impératifs implacables :

  • Protéger le dirigeant — de ses ennemis, de son propre camp, voire de son peuple.
  • Surveiller l’ensemble de la société — opposants, ministres, religieux, étudiants, et même la diaspora.
  • Instaurer la terreur — pour décourager toute velléité de contestation.

De 1960 à 1990, un seul régime, trois architectes de la peur. Trois figures ont marqué l’histoire secrète du Congo par leur génie et leur cruauté :

  • Victor Nendaka Bika, « l’Oufkir congolais » : Un infirmier devenu espion, qui transforme la Sûreté nationale en police politique. Il impose une règle d’airain : le chef des services secrets ne répond qu’au président, jamais aux ministres.
  • Seti Yale, « l’Éminence grise » : Un stratège formé par Israël et les États-Unis. Il modernise les services en créant le CND, véritable KGB zaïrois, avec écoutes, filatures et torture systématique.
  • Honoré Ngbanda, « Terminator » : Il industrialise l’espionnage. Chaque ministère a son informateur. Chaque ambassade, sa cellule dédiée. La terreur s’exporte même jusqu’en Europe.

Le fil conducteur de cette époque ? « Qui contrôle les services secrets contrôle le pouvoir. » Mobutu l’a compris dès le début. Il a multiplié les structures — CND, SNIP, SARM, DSP — pour qu’elles se surveillent entre elles, sans jamais laisser un seul homme dominer le système. Nendaka est limogé en 1965, Seti Yale écarté, Ngbanda chassé en 1990.

En 1997, l’édifice s’effondre avec Mobutu. Mais la machine ne meurt pas. Elle mute. SNIP, AND, ANR… Les sigles changent. Les caves, les méthodes et la paranoïa, elles, persistent.

Cette enquête plonge au cœur de 30 ans d’histoire secrète de Kinshasa. Elle débute en octobre 1960, quand un infirmier est nommé à la tête de la Sûreté nationale dans l’urgence. Elle s’achève en 1990, avec le départ forcé d’un homme que l’on surnommait déjà « Terminator ». Entre ces deux dates : écoutes téléphoniques, disparitions suspectes, transferts mortels et coups bas.

Bienvenue dans les coulisses du vrai pouvoir à Kinshasa. Celui qui ne s’exprime pas en meeting, mais dans des bureaux sans fenêtres, où l’on chuchote plus qu’on ne parle.

Octobre 1960 : Nendaka, l’infirmier qui fait trembler le Congo

Le Congo n’a que trois mois d’existence quand Mobutu renverse Lumumba. Il faut un homme pour verrouiller l’appareil d’État. Un homme sans scrupules, sans uniforme, mais avec une loyauté absolue. Ce sera Victor Nendaka Bika.

13 décembre 1961 : Quand la police fait un coup d’État contre son ministre

Le ministre de l’Intérieur, Christophe Gbenye, croit encore diriger le pays. Il signe un décret destituant Nendaka, le patron de la Sûreté nationale, et le réaffectant ailleurs. La réponse de Nendaka tient en un seul appel téléphonique.

Il se tourne vers Mobutu, qui envoie immédiatement des troupes encercler les locaux de la Sûreté nationale. Gbenye est menacé d’arrestation s’il tente d’intervenir. Quelques jours plus tard, le Moniteur Congolais publie l’ordonnance rectificative : Nendaka reste à son poste. Gbenye est limogé.

Première fois au Congo qu’un chef des services secrets défie un ministre… et gagne. Le modèle « Oufkir » est né.

16 janvier 1961 : La note qui a scellé le destin de Lumumba

Quarante ans plus tard, un vieil homme brandit devant une commission d’enquête un document jauni : une note manuscrite.

« Lorsque l’on a appris que Tshombe accueillerait Lumumba, les plans d’évacuation de trois prisonniers ont été modifiés par André Lahaye, agent de la Sûreté […] J’ai conservé ce document », explique Victor Nendaka.

Ce texte, c’est l’ordre de transfert de Patrice Lumumba, Maurice Mpolo et Joseph Okito vers Élisabethville. Nendaka, en tant que responsable de la Sûreté nationale, organise le convoi. Dans la nuit du 17 janvier 1961, les trois hommes sont exécutés.

Sa défense ? Toujours la même :

« Kasa-Vubu comme moi pensions que Lumumba ne serait pas tué au Katanga. Dans notre culture, on ne tue pas ses adversaires, on discute sous le baobab. »

Les historiens soulignent : « Victor Nendaka, qui n’avait pas de bonnes relations avec Lumumba depuis les élections de 1960, a été suspecté d’avoir joué un rôle dans cet événement. »

L’héritage de Nendaka : un système qui survit à ses créateurs

En 1965, Mobutu écarte Nendaka. Trop puissant. Mais la machine est lancée. Seti Yale et Ngbanda ne feront qu’amplifier sa méthode : professionnaliser la terreur, industrialiser la surveillance, exporter la peur.

Dans le prochain volet de cette série : comment Seti Yale a transformé le BIN, un service artisanal, en CND, un appareil d’État digne du KGB, formé par Israël et les États-Unis. Avec des témoignages inédits sur les caves du CND dans les années 1970.

Le « Monstre des ténèbres », tel que le décrivent ses contemporains.

Certains écrits congolais le qualifient de « Terminator sanguinaire », Victor Nendaka Bika, le Monstre des Ténèbres, pour son rôle dans l’organisation du transfert fatal de Lumumba. Lui a toujours clamé son innocence, affirmant que la commission d’enquête tentait de le piéger.

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