Coordination djihadistes et séparatistes au Mali : une menace inédite pour la junte

Pourquoi l’alliance entre le JNIM et le FLA fragilise-t-elle la junte malienne ?

Combattants touaregs du Front de libération de l'Azawad (FLA) lors d'un congrès à Kidal en août 2022

Les attaques simultanées menées ce week-end par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA) ont révélé une toute nouvelle dimension du conflit malien. Ces groupes, traditionnellement opposés, ont coordonné leurs actions sur plusieurs villes, dont Bamako et Kidal, exposant la vulnérabilité de la junte militaire au pouvoir.

Cette coopération inhabituelle entre djihadistes et rebelles touaregs marque un tournant dans la crise sécuritaire du Sahel. Elle soulève des questions cruciales sur l’évolution des stratégies des groupes armés et sur la capacité du régime à maintenir l’ordre.

Le JNIM et le FLA ont longtemps évolué dans des univers distincts : l’un cherchant à imposer une vision rigoriste de l’islam à l’échelle nationale, l’autre revendiquant l’autonomie de l’Azawad dans le nord du pays. Pourtant, leur rapprochement ponctuel repose désormais sur un ennemi commun : la junte malienne.

Cette alliance, bien que tactique, transforme radicalement le paysage des médias Sahel et des analyses politiques. Elle révèle une mutation profonde dans les rapports de force régionaux, où les alliances opportunistes pourraient redéfinir l’équilibre des pouvoirs.


Des mouvements aux objectifs opposés, mais une convergence tactique

Le JNIM, coalition djihadiste active dans tout le Sahel, a pour ambition de créer un État islamique transnational. Ses méthodes reposent sur des attentats, la guérilla et la terreur pour déstabiliser les gouvernements en place.

Le FLA, en revanche, est un mouvement séparatiste touareg héritier des rébellions du Nord. Il milite pour l’indépendance ou l’autonomie de l’Azawad, s’appuyant sur une légitimité communautaire et historique.

Historiquement, ces deux acteurs se sont affrontés pour le contrôle des territoires dans le nord et le centre du Mali. Pourtant, leur coopération actuelle s’explique par une complémentarité stratégique :

  • Le FLA apporte une légitimité locale, une connaissance approfondie des réseaux communautaires et une capacité à mobiliser des combattants sur le terrain.
  • Le JNIM offre une puissance de feu, des ressources logistiques et une portée transnationale.

Malgré leurs divergences idéologiques, ces groupes ont mis de côté leurs rivalités pour cibler un ennemi commun : l’État malien. Cette alliance, bien que fragile, représente une menace inédite pour la junte militaire.


Une alliance contre-nature, mais efficace

Rebelles touaregs du Front de libération de l'Azawad (FLA) en patrouille à Kidal en avril 2026

Les experts soulignent que cette alliance n’est pas totalement inédite. Une configuration similaire avait déjà été observée au début des années 2010, lorsque le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) s’était allié à des groupes terroristes pour chasser les forces maliennes du nord du pays. Cependant, cette collaboration s’était rapidement effritée, les djihadistes prenant le dessus sur le MNLA.

Pourtant, la situation actuelle diffère par son ampleur et sa coordination. Emmanuel Odilon Koukoubou, docteur en science politique et chercheur au Civic Academy for Africa’s Future (CiAAF), explique :

« L’alliance entre le FLA et le JNIM repose sur un intérêt commun immédiat : affaiblir l’État malien. Cependant, leurs objectifs à long terme restent incompatibles. Le FLA veut l’indépendance de l’Azawad, tandis que le JNIM cherche à instaurer un califat dans le Sahel. »

Cette coopération produit un effet psychologique puissant, renforçant l’impression d’un régime assiégé sur plusieurs fronts. Elle expose également les failles de la junte militaire, dont la légitimité est déjà fragilisée.


La junte militaire sous pression : un pouvoir en danger ?

Premier ministre malien Abdoulaye Maïga et ministre de la Défense Sadio Camara lors d'un événement en novembre 2025

Les attaques des 25 et 26 avril ont révélé des failles majeures dans le dispositif sécuritaire malien. L’assassinat de Sadio Camara, ministre de la Défense et figure influente de l’armée, lors d’une attaque ciblée à Kati, a marqué un tournant. Cet événement a illustré l’exposition du régime, même dans ses bastions traditionnels.

L’absence de communication du président malien pendant 48 heures a alimenté les spéculations et renforcé l’idée d’une crise de gouvernance. Le Premier ministre malien, Abdoulaye Maïga, a reconnu la nécessité d’adapter les stratégies face à l’asymétrie des attaques terroristes. Il a annoncé des mesures correctives pour renforcer la sécurité, tout en tirant les leçons des événements.

Pour Alioune Tine, fondateur du think tank Afrikajom Center à Dakar et ancien expert indépendant des Nations unies au Mali, cette situation est sans précédent :

« L’objectif de l’alliance avec le FLA est clair : attaquer, affaiblir, et peut-être même renverser la junte militaire. La mort de Sadio Camara, idéologue et stratège de l’armée, est une catastrophe. Elle montre que le pouvoir est vulnérable jusqu’au cœur de son système. »

Selon lui, cette crise dépasse le cadre national et pourrait avoir des répercussions régionales majeures.


Un risque d’effet domino pour le Sahel

Circulation sur une route principale de Bamako en avril 2026

Le Mali traverse une crise diplomatique majeure, en rupture avec plusieurs partenaires occidentaux. Le régime s’appuie désormais sur la Russie et ses alliés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cependant, cette stratégie ne suffit pas à masquer les failles structurelles du pays.

Pour Emmanuel Odilon Koukoubou, le risque est celui d’un isolement accru du Mali, qui pourrait précipiter son affaiblissement. Il met en garde :

« La junte malienne est exposée dans sa fragilité. Ses options de soutien extérieur sont limitées, et le risque d’isolement est réel. »

Pour Alioune Tine, l’enjeu dépasse largement les frontières du Mali :

« L’effondrement du Mali pourrait déclencher un effet domino dans toute la sous-région, comme l’a déjà fait la propagation du djihadisme. Il est urgent d’élaborer une stratégie régionale commune pour éviter une crise sécuritaire et politique généralisée. »

Il appelle à une réponse collective :

  • Organiser un sommet extraordinaire sur la sécurité du Sahel.
  • Mettre en place une géopolitique et une défense communes.
  • Construire une souveraineté sécuritaire partagée, dépassant les égoïsmes nationaux.

« Les dirigeants doivent prendre acte que nos destins sont liés. La priorité absolue est la sécurité régionale. Sans réponse collective, il n’y a pas d’issue. »

Cette crise est sécuritaire, démocratique et liée à la gouvernance. Elle est régionale, et elle exige une réponse régionale.