Sahel Voix

Média francophone indépendant dédié aux réalités du Sahel : politique, sécurité, développement et culture.
Burkina Faso : l’heure des comptes a sonné pour la dette publique
Écouter cet article ⏱ ~6 min

Le Burkina Faso aborde un virage décisif de sa trajectoire budgétaire. Longtemps présentée comme une rupture avec les recettes du passé, la doctrine de souveraineté financière portée par Ibrahim Traoré se heurte désormais à un constat chiffré : l’encours de la dette de l’administration centrale a bondi de près de 4 000 milliards de FCFA en cinq ans. Un tournant qui oblige à regarder en face une réalité comptable longtemps reléguée au second plan.

Une bascule chiffrée qui change la donne

Le discours officiel martèle que le pays doit compter sur ses propres forces et qu’il n’a pas besoin de s’endetter pour bâtir son développement. Pourtant, les données du ministère de l’Économie et des Finances racontent une tout autre histoire. À fin décembre 2020, l’encours de la dette de l’administration centrale s’élevait à 4 765,45 milliards de FCFA. Un an plus tard, à fin 2021, il franchissait déjà la barre des 6 107 milliards de FCFA.

La dynamique ne s’est pas inversée. Selon le dernier bulletin statistique du Trésor burkinabè, l’encours atteignait 8 692,67 milliards de FCFA à fin décembre 2025. À fin mars 2026, il s’établissait à 8 731,5 milliards de FCFA. Autrement dit, en l’espace de quelques années, le pays est passé d’un endettement inférieur à 5 000 milliards de FCFA à plus de 8 700 milliards.

Le nœud du problème : la nature des emprunts

La question n’est pas de savoir si un État emprunte ou non. L’endettement public n’est pas automatiquement un signe de mauvaise gestion. Un État peut légitimement emprunter pour financer des infrastructures, soutenir l’investissement, affronter une crise sécuritaire ou maintenir ses dépenses lorsque ses recettes ne suffisent pas.

L’enjeu véritable réside ailleurs : à quoi servent les nouveaux emprunts, à quel coût sont-ils contractés et quelle capacité future de remboursement génèrent-ils ? Or, la structure de la dette burkinabè interpelle. À fin 2025, près de 60 % de la dette de l’administration centrale était constituée de dette intérieure, notamment sous forme de Bons et d’Obligations du Trésor, pour un montant d’environ 5 196 milliards de FCFA.

Ce basculement vers le financement intérieur n’est pas neutre. Il faut rembourser le principal, mais aussi payer les intérêts. Au premier trimestre 2026, le service de la dette s’élevait déjà à 407,1 milliards de FCFA, en hausse de 31,5 % sur un an. Un tournant qui pèse directement sur les marges budgétaires de l’État.

La souveraineté financière a un coût

Ibrahim Traoré peut légitimement défendre une politique de souveraineté économique. Mais la souveraineté ne se décrète pas uniquement par le refus de certains partenaires ou par des déclarations sur l’indépendance financière. Elle se mesure aussi à la capacité d’un État à augmenter durablement ses recettes, à maîtriser ses dépenses, à financer ses investissements et à contenir le poids du service de la dette.

Le Burkina Faso dispose de ressources minières importantes, en particulier l’or. Pour autant, l’existence de ces richesses ne garantit pas que l’État dispose de liquidités suffisantes pour financer toutes ses ambitions sans recourir à l’emprunt. C’est précisément là que le débat doit se déplacer : le véritable enjeu n’est pas de proclamer que le pays n’empruntera pas, mais de démontrer que chaque franc emprunté produit suffisamment de valeur pour justifier son coût.

Plus de 8 700 milliards : les explications attendues

Le gouvernement burkinabè peut mettre en avant ses investissements, ses efforts militaires, ses infrastructures ou ses politiques sociales. Mais ces dépenses doivent être mises en regard de l’évolution de la dette. Le Fonds monétaire international, dans son analyse publiée en 2026, classe le Burkina Faso à un risque modéré de surendettement, tout en jugeant la dette soutenable à moyen terme.

L’institution souligne néanmoins plusieurs vulnérabilités : le risque lié au refinancement de la dette intérieure, la dépendance aux recettes d’exportation d’or et la situation sécuritaire. Il serait donc excessif de présenter mécaniquement cette hausse comme la preuve d’une insolvabilité du pays. Les données disponibles ne permettent pas une telle conclusion.

Mais il serait tout aussi difficile de soutenir que le Burkina Faso s’est développé ces dernières années sans recourir significativement à l’endettement. Les chiffres racontent une autre histoire. Entre fin 2020 et le premier trimestre 2026, l’encours de la dette de l’administration centrale a augmenté de près de 4 000 milliards de FCFA.

Une contradiction qui exige des réponses précises

La question qui demeure est simple, mais politiquement et économiquement majeure : si le Burkina Faso n’a pas besoin d’emprunter pour se construire, comment expliquer que sa dette publique ait augmenté de plusieurs milliers de milliards de FCFA pendant cette période ?

C’est sur cette contradiction apparente entre le discours de souveraineté financière et l’évolution des comptes publics que le gouvernement d’Ibrahim Traoré devra apporter des réponses précises : combien a été emprunté, auprès de qui, à quel taux, pour financer quels projets et avec quels résultats mesurables pour la population ? Car en matière de finances publiques, les slogans peuvent séduire. Les chiffres, eux, restent à expliquer.