Pression sur les médias au Mali : six ans de transition sous le signe de l’oppression

Écouter la lectureEnviron 7 min

Le Mali sous l’ère Goïta : quand la presse étouffe sous le poids de l’autoritarisme

Le Mali traverse une période sombre pour ses médias. La suspension récente de l’émission « Allo Klédu » et l’arrestation des journalistes Chahana Takiou et Abderhmane Keïta en juin illustrent la montée de la répression contre les professionnels de l’information. Sous la gouvernance d’Assimi Goïta, en près de six ans de transition, la liberté de la presse a été systématiquement entravée par des méthodes autoritaires et une justice instrumentalisée. Reporters sans frontières tire la sonnette d’alarme : ces pratiques menacent le droit fondamental des maliens à s’informer.

Depuis le 19 juin, les auditeurs de la radio privée Klédu ne peuvent plus participer à « Allo Klédu », une émission de libre-antenne. La Haute Autorité de la communication (HAC) a suspendu cette émission pour deux mois, accusant ses interventions de « dépasser les limites de la communication audiovisuelle ». Une décision arbitraire qui soulève des questions sur la censure déguisée.

Le lendemain du Forum panafricain des médias, organisé à Bamako du 3 au 6 juin pour défendre la liberté de la presse, deux directeurs de publication ont été arrêtés : Chahana Takiou (« 22 Septembre ») et Abderhmane Keïta (« Le Témoin »). Tous deux sont désormais détenus, portés à trois le nombre de journalistes emprisonnés sous des chefs d’accusation liés à la cybercriminalité. Takiou est visé pour « atteinte au crédit de l’État via l’institution judiciaire », tandis que Keïta est poursuivi pour « délit régionaliste menaçant l’unité nationale ». Ces arrestations surviennent alors que le Mali a chuté de 22 places au Classement mondial de la liberté de la presse, passant de la 99e à la 121e position en cinq ans.

« Avant le coup d’État du général Goïta, le Mali incarnait une tradition médiatique forte en Afrique de l’Ouest. Aujourd’hui, après six ans de transition, la presse subit des violations systématiques : médias internationaux suspendus, médias locaux muselés ou contraints à l’autocensure, journalistes emprisonnés, loi sur la cybercriminalité détournée, et pressions économiques. RSF exige la fin de cette répression et la libération immédiate de Youssouf Sissoko, Chahana Takiou et Abderhmane Keïta.

Sadibou Marong
Directeur du bureau Afrique subsaharienne de RSF

La Maison de la presse a critiqué ces arrestations, soulignant l’échec des autorités à instaurer un climat de confiance avec les médias malgré les initiatives passées. Les pressions sur les journalistes se multiplient, exacerbées par les tensions entre le pouvoir et les groupes armés terroristes. Les autorités maliennes ont renforcé leur contrôle en promouvant un traitement patriotique de l’information, s’appuyant sur une législation répressive et une HAC perçue comme complaisante envers le régime.

La loi sur la cybercriminalité, outil de répression contre les journalistes

Chahana Takiou et Abderhmane Keïta ne sont pas les premiers victimes de cette loi. Avant eux, Youssouf Sissoko (« L’Alternance »), condamné en mars 2026 à deux ans de prison ferme pour un article critique envers le général Abdourahamane Tiani (Niger), en a fait les frais. En novembre 2025, Boubacar Traoré (« L’Empire ») a également été détenu pour diffamation, après un article sur un litige foncier impliquant un homme d’affaires proche du pouvoir.

La répression ne se limite pas aux médias locaux. En mars 2022, RFI et France 24 ont été suspendues dans tout le pays, marquant le début d’une offensive contre les médias internationaux. Depuis, quatre autres chaînes françaises (TV5 Monde, France 2, TF1, LCI) ont subi le même sort. Les radios communautaires n’ont pas été épargnées : en 2025, Aadar Koïma (Gao), Aadar Koukia (Ansongo) et Radio Kayira (Kolondiéba) ont été suspendues pour trois mois après avoir critiqué l’armée ou les autorités. Joliba TV News, suspendue à deux reprises en 2022 et 2024, symbolise cette stratégie de censure, avant de reprendre ses émissions en juin 2025 malgré une asphyxie financière.

L’autocensure, une réponse à l’oppression

Le rapport Dans la peau d’un journaliste au Sahel (2023) de RSF révèle l’ampleur de l’autocensure dans un contexte où les représailles sont monnaie courante. L’assassinat du ministre de la Défense Sadio Camara en avril 2026 n’a été couvert par une partie de la presse nationale qu’après confirmation de l’état-major, par crainte de sanctions.

Sur le plan économique, les médias indépendants souffrent d’une crise d’électricité couplée à l’arrêt depuis 2021 de l’aide publique à la presse, instaurée en 1996. Cette subvention, plafonnée à 200 millions de FCFA par an, soutenait la vitalité des médias privés. Son retrait, combiné au départ d’ONG et d’organisations internationales, a aggravé les difficultés financières des rédactions.

Un Sahel sous haute tension : journalistes pris pour cibles

Depuis cinq ans, les journalistes maliens paient un lourd tribut à l’insécurité. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) est responsable de nombreux enlèvements, comme celui d’Olivier Dubois (2021-2023), journaliste français détenu puis libéré. En 2020-2021, Hamadoun Nialibouly et Moussa M’Bana Dicko (radios communautaires) ont disparu dans le centre du pays. En 2023, Abdoul Aziz Djibrilla a été tué, Harouna Attino blessé, et Saleck Ag Jiddou et Moustapha Koné enlevés lors d’une attaque non revendiquée. Deux employés de l’ORTM (médias d’État) ont également été enlevés en octobre 2025 avant d’être libérés en décembre.

Image
121/ 180
Score : 45,63
Flux RSS & XMLCopiez le lien du flux dans votre lecteur RSS préféré