C’est une décision de justice qui aurait pu rester enfouie dans les archives de la Seconde Guerre mondiale. Mais en reconnaissant, le 5 octobre 2026, treize personnalités et cinq organisations des pays baltes comme complices de l’Allemagne nazie, la justice russe transforme un épisode historique en nouvel instrument de confrontation politique. Derrière la mémoire des crimes de guerre, Moscou invoque désormais explicitement la défense de ses « intérêts nationaux ». Une rhétorique qui dépasse largement les frontières de l’histoire et intervient alors que les tensions entre la Russie, les États baltes et l’OTAN atteignent un niveau inédit.
Un procès sans accusés : treize noms et cinq organisations
L’affaire aurait pu rester cantonnée aux archives. Elle prend pourtant aujourd’hui une dimension géopolitique.
Fin septembre, le Parquet général russe a saisi le tribunal du district de Tver, à Moscou, afin de faire reconnaître juridiquement la responsabilité de treize personnalités et de cinq organisations baltes dans des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis pendant la période de l’occupation nazie.
Le 5 octobre, le tribunal a accepté la demande. Sont notamment visés les organisations estonienne Omakaitse, les formations lettones Aizsargi et Pērkonkrusts, ainsi que le Front des activistes lituaniens et l’Union des nationalistes lituaniens. Parmi les personnes citées figurent notamment Ain-Ervin Mere, Viktor Arājs et Herberts Cukurs.
Moscou affirme s’appuyer sur des documents d’archives provenant notamment des services de sécurité, du ministère de la Défense et des archives de l’État russe. Le Conseil russe d’histoire militaire a également participé à la préparation de l’expertise présentée à la justice.
Sur un point, le rappel historique n’est pas sans fondement : la collaboration de certaines formations et individus des pays baltes avec les autorités d’occupation allemandes, ainsi que leur implication dans des crimes contre des civils et des prisonniers soviétiques, constituent un sujet abondamment documenté par les historiens.
Mais le choix de Moscou ne se limite manifestement pas à une démarche mémorielle.
Quand la mémoire historique devient un levier politique
Dans son communiqué du 5 octobre, le Parquet général russe présente la décision comme un « fait ayant une signification juridique ». Il affirme qu’elle doit contribuer à préserver la mémoire historique et à lutter contre ce qu’il qualifie de falsification de l’histoire. Surtout, l’institution lie explicitement cette démarche à la protection des intérêts nationaux de la Fédération de Russie.
C’est cette dernière formulation qui donne à l’affaire une portée particulière.
Moscou accuse depuis plusieurs années les autorités baltes de réécrire l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de glorifier des collaborateurs du régime nazi. En septembre, la Procurature générale dénonçait déjà une politique qu’elle qualifiait de systématique.
Le vocabulaire employé s’inscrit dans une rhétorique plus large du Kremlin : celle d’une Russie présentée comme héritière de la victoire soviétique contre le nazisme et confrontée à une résurgence supposée du « fascisme » ou du « nazisme » chez certains de ses voisins.
Cette grille de lecture avait déjà occupé une place centrale dans le discours russe sur l’Ukraine. Son extension aux trois États baltes est donc politiquement significative.
Les pays baltes, cibles d’une guerre des récits
Estonie, Lettonie et Lituanie ne sont pas de simples voisins de la Russie. Ils sont membres de l’Union européenne et de l’OTAN, et constituent désormais l’un des principaux points de contact entre l’Alliance atlantique et le territoire russe.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, les trois pays ont adopté certaines des positions les plus fermes d’Europe à l’égard de Moscou. Ils soutiennent fortement Kyiv et considèrent la Russie comme une menace directe pour leur sécurité.
Les gouvernements baltes rejettent régulièrement les accusations russes de propagande et de discrimination. En avril 2026, Tallinn, Riga et Vilnius avaient déjà dénoncé conjointement ce qu’ils qualifiaient de campagne russe de désinformation visant leurs pays.
La nouvelle procédure judiciaire risque donc de renforcer une dynamique déjà installée : à Moscou, l’histoire sert à contester la légitimité politique de ses voisins ; dans les capitales baltes, la pression russe est utilisée pour justifier davantage de coopération militaire avec l’Occident.
Une portée juridique, mais quelles conséquences concrètes ?
Il faut cependant éviter une extrapolation : la décision du tribunal de Tver ne signifie pas, à elle seule, qu’une action militaire ou territoriale contre les États baltes est imminente.
La procédure concerne des personnes et organisations historiques, mortes ou disparues pour la plupart, et porte sur des faits datant de la Seconde Guerre mondiale.
Son importance est ailleurs.
En qualifiant ces faits de « juridiquement significatifs », Moscou se constitue une nouvelle pièce dans son argumentaire historique et diplomatique. Certains responsables russes ont déjà souligné que cette décision pourrait être utilisée dans des enceintes internationales.
Le risque est donc celui d’une instrumentalisation progressive du droit et de l’histoire : produire des décisions judiciaires nationales, les intégrer à un récit diplomatique, puis s’en servir pour contester la légitimité politique ou historique des États baltes.
C’est ce que certains observateurs décrivent comme une forme de lawfare, c’est-à-dire l’utilisation du droit comme instrument de confrontation politique.
L’OTAN face à une guerre des récits
L’enjeu dépasse ainsi Moscou, Riga, Vilnius et Tallinn. Il concerne directement l’OTAN.
Les États baltes sont couverts par l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord : une attaque contre l’un des membres est considérée comme une attaque contre tous. La transformation progressive du discours historique russe en argument politique crée donc un environnement stratégique particulièrement sensible.
Cette tension intervient alors que les préoccupations militaires dans la région sont déjà fortes. La Russie a récemment multiplié les avertissements concernant l’activité de l’OTAN autour de Kaliningrad, tandis que l’Alliance affirme que sa posture dans la région est défensive.
Le 6 octobre, Moscou a par ailleurs vivement réagi aux projets lituaniens concernant l’évolution de sa politique nucléaire et à l’éventualité d’une présence militaire américaine accrue dans le pays. Le Kremlin a dénoncé une possible escalade liée au rapprochement de l’infrastructure militaire américaine et de l’OTAN avec les frontières russes.
Dans ce contexte, la bataille autour de la mémoire n’est donc pas anodine.
Une nouvelle ligne de front
L’affaire des « collaborateurs baltes » illustre finalement une évolution plus large de la confrontation entre la Russie et l’Occident : les champs de bataille ne sont plus seulement militaires.
Archives, tribunaux, mémoire historique, diplomatie et communication publique deviennent eux aussi des instruments de puissance.
Il serait excessif de voir dans la décision du tribunal de Moscou la preuve d’un projet immédiat d’agression contre les États baltes. Mais il serait tout aussi imprudent de la considérer comme une simple querelle d’historiens.
En invoquant simultanément la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, la lutte contre le « nazisme » et la protection des intérêts nationaux russes, Moscou construit un récit qui relie directement le passé au présent.
Et dans une région où trois États membres de l’OTAN se trouvent à quelques dizaines ou centaines de kilomètres du territoire russe, cette bataille des récits pourrait avoir des conséquences bien réelles sur la sécurité européenne.