Parlement de l’AES : une institution sous le signe des juntes au Sahel

Parlement de l’AES : une institution sous le signe des juntes au Sahel
À Niamey, la création du Parlement de l’Alliance des États du Sahel (AES) marque un tournant institutionnel pour le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Mais derrière les discours sur la souveraineté retrouvée se cache une réalité plus complexe : comment bâtir une intégration régionale crédible lorsque la démocratie et le pluralisme politique sont en recul ?
L’installation de cette nouvelle instance, composée de 45 députés (15 par pays), symbolise l’ambition des juntes militaires de structurer une coopération alternative à la CEDEAO. Dès son lancement, le Parlement a adopté son règlement intérieur et lancé trois commissions dédiées à la sécurité, aux affaires étrangères et au développement. Une initiative présentée comme une réponse aux défis sécuritaires et économiques de la région.
Une architecture institutionnelle qui rappelle la CEDEAO
Le paradoxe est frappant. Après avoir critiqué la CEDEAO pour son manque de souveraineté, l’AES en reprend certains mécanismes : une organisation confédérale, des organes communs et désormais un Parlement régional. La structure de 45 sièges, bien que plus réduite que celle de la CEDEAO (115 sièges), repose sur le même principe : une assemblée censée incarner les aspirations des populations.
La différence majeure réside dans la légitimité des représentants. Alors que la CEDEAO envisage l’élection de ses parlementaires au suffrage universel direct, l’AES a opté pour une désignation indirecte, reflétant les réalités politiques des trois pays membres.
Des transitions militaires qui questionnent la légitimité du Parlement
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont dirigés par des juntes issues de coups d’État récents. Les promesses de retour à l’ordre constitutionnel se sont éloignées, tandis que les espaces politiques se réduisent. Au Burkina Faso, les élections ont été reportées sine die, et le discours officiel a même évoqué l’abandon de la démocratie. Au Mali, les juntes ont maintenu leur emprise sur les institutions après avoir repoussé les échéances électorales.
Dans ce contexte, comment un Parlement peut-il prétendre représenter les citoyens lorsque ceux-ci n’ont plus voix au chapitre ? Les partis politiques sont interdits ou marginalisés, la société civile est sous pression, et les médias indépendants subissent des restrictions croissantes.
Une souveraineté à géométrie variable
L’AES mise sur un discours de souveraineté totale, rejetant toute ingérence extérieure. Pourtant, cette souveraineté semble s’arrêter aux frontières nationales. La liberté des citoyens, le droit à l’information ou la possibilité de contester le pouvoir sont rarement évoqués. Or, une véritable souveraineté nationale devrait inclure la protection des droits fondamentaux contre l’arbitraire des régimes en place.
Un Parlement qui ne répond pas aux urgences sahéliennes
Les populations du Sahel font face à des défis immédiats : insécurité généralisée, déplacements massifs, pauvreté endémique et effondrement des services publics. Dans ces conditions, un Parlement régional peut-il être pertinent si son rôle se limite à des discussions institutionnelles ? Une école détruite ne se reconstruit pas par un vote, une famille affamée ne se nourrit pas par un discours.
L’intégration régionale doit d’abord servir les citoyens, pas l’inverse. Sans élections libres, sans multipartisme garanti et sans espace pour l’opposition, le Parlement de l’AES risque de devenir une coquille vide, une vitrine pour des régimes qui se légitiment par la force plutôt que par le consentement populaire.
Le cas du Togo : un acteur à surveiller
Bien que non membre de l’AES, le Togo de Faure Gnassingbé s’aligne de plus en plus sur les positions des juntes sahéliennes. Depuis 2024, le pays a adopté une réforme constitutionnelle renforçant les pouvoirs du président du Conseil des ministres, une manœuvre dénoncée comme un moyen de contourner les limites du mandat présidentiel. Les manifestations réprimées, les arrestations de journalistes et les restrictions sur les médias indépendants ont alimenté les craintes d’un durcissement autoritaire.
En juillet 2026, des Togolais manifestaient encore pour réclamer le rétablissement de l’ancienne Constitution, tandis que des journalistes étrangers étaient arrêtés. Ces événements soulèvent une question : le Togo peut-il prétendre jouer un rôle de médiateur dans la région alors que son propre bilan démocratique est si contesté ?
L’AES peut-elle faire mieux que la CEDEAO ?
L’Alliance des États du Sahel s’est construite en opposition à la CEDEAO, accusée de défendre des intérêts étrangers au détriment des peuples africains. Pourtant, en reproduisant une structure institutionnelle similaire sans les garde-fous démocratiques, l’AES prend le risque de reproduire les mêmes erreurs.
Pourquoi ne pas instaurer un Parlement élu directement par les citoyens ? Pourquoi ne pas garantir constitutionnellement le multipartisme, la liberté de la presse et l’indépendance de la justice ? Ces mesures seraient bien plus révolutionnaires que la simple création d’une nouvelle assemblée.
Le véritable test de l’AES ne sera pas dans ses cérémonies d’inauguration, mais dans sa capacité à répondre aux attentes des populations. Une intégration régionale crédible ne peut se construire sur des fondations fragiles, où les juntes confisquent le pouvoir au nom d’une souveraineté mal définie.
Au Sahel, la souveraineté ne devrait pas se limiter à chasser les influences extérieures. Elle doit aussi permettre aux citoyens de choisir librement leurs dirigeants et de défendre leurs droits. Sans cela, le Parlement de l’AES restera un symbole vide, loin des aspirations des peuples qu’il prétend représenter.