Niger : l’instant où Tiani a fait de la nationalité un levier d’exclusion

Un basculement s’est opéré au Niger. Depuis que le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) a pris le pouvoir par la force en juillet 2023, la répression des voix dissidentes a changé de nature. Le général Abdourahamane Tiani ne se contente plus d’emprisonner ou d’exiler ses opposants : il les efface désormais de l’état civil. En transformant la déchéance de nationalité en instrument ordinaire de gouvernement, la junte de Niamey impose une doctrine où la simple contestation politique équivaut à une trahison de la patrie.
Une mécanique juridique au service de l’autoritarisme
Le dispositif répressif s’est durci fin août 2024. Le général Tiani a signé une ordonnance instaurant un « Fichier national des personnes impliquées dans des actes de terrorisme ou des atteintes à la sécurité de l’État ». Officiellement dédié à la lutte antiterroriste, ce texte sert en réalité d’arme légale contre la classe politique, la société civile et l’armée.
L’article le plus redoutable de ce texte autorise la déchéance provisoire ou définitive de la nationalité nigérienne pour toute personne soupçonnée d’« activités de nature à troubler la paix et la sécurité », de « propos régionalistes ou xénophobes », ou encore de « connivence avec une puissance étrangère ». Des critères volontairement flous qui transforment la moindre protestation ou critique en motif d’exclusion nationale.
- Création du fichier des « menaces à la sécurité » (août 2024)
- Gel des avoirs et interdiction de voyager pour les opposants
- Signature des décrets présidentiels de déchéance de nationalité
- Retrait des pièces d’identité et fabrication d’apatrides juridiques
Une liste noire qui s’allonge décret après décret
Le régime de Niamey enrichit sa liste de cibles au rythme des décrets présidentiels. Les vagues d’évictions visent méthodiquement l’entourage de l’ancien président Mohamed Bazoum, d’anciens ministres et des figures de la contestation.
| Personnalité ciblée | Rôle / Fonctions | Motif invoqué par la junte |
|---|---|---|
| Ouhoumoudou Mahamadou | Ancien Premier ministre | Intelligence supposée avec une puissance étrangère |
| Hassoumi Massoudou | Ex-ministre des Affaires étrangères | Atteinte à la sécurité nationale et complot |
| Rhissa Ag Boula | Ancien ministre d’État, chef du Conseil de résistance (FRR) | Reconstitution d’un groupe armé, incitation au soulèvement |
| Alkache Alhada | Ancien ministre de l’Intérieur et du Commerce | Diffusion de données troublant l’ordre public |
| Amadou Barou Chekaraou | Ancien cadre de l’appareil d’État | Atteinte à la sûreté de l’État et apologie de la violence |
À côté de ces personnalités politiques, des acteurs de la société civile, des activistes des médias comme Mariama Djibrine (alias Mayra) ou encore d’anciens hauts gradés de l’armée ont vu leur identité confisquée par simple décret. D’un trait de plume, des hommes et des femmes nés sur le sol nigérien, ayant servi le pays pendant des décennies, se retrouvent bannis administrativement, transformés en apatrides virtuels, privés de passeport, de comptes bancaires et de tout droit civique.
L’illusion patriotique d’une fuite en avant
La rhétorique du CNSP repose sur une confusion permanente entre la nation et le pouvoir militaire en place. Pour le général Tiani, contester la junte revient à trahir le Niger. Cette posture populiste cherche à flatter le sentiment souverainiste tout en masquant l’absence de perspectives politiques et l’enlisement sécuritaire dans la zone des trois frontières.
En réalité, cette purge par la citoyenneté révèle une profonde fébrilité. Un pouvoir sûr de sa légitimité et de sa maîtrise du territoire n’a pas besoin de distribuer des certificats de patriotisme ni de fabriquer des apatrides pour gouverner. En fermant les canaux du dialogue républicain et en confisquant la nationalité de ses opposants, la junte ne fait qu’attiser le ressentiment et pousser la contestation vers la clandestinité ou l’action armée.
Une violation flagrante des engagements internationaux
Sur le plan juridique international, les décisions du gouvernement Tiani violent directement la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont l’article 15 stipule que « tout individu a droit à une nationalité » et que « nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité ». En appliquant ces sanctions de manière rétroactive, extrajudiciaire et sans garantie d’un procès équitable devant un tribunal indépendant, le pouvoir nigérien bafoue les conventions régionales et internationales que le Niger a souscrites.
Les juristes et les organisations de défense des droits humains tirent la sonnette d’alarme : en créant un précédent où la nationalité devient une récompense pour la loyauté envers un régime autoritaire, le CNSP fragilise la notion même de citoyenneté. Si être Nigérien dépend désormais du bon vouloir du chef de la junte, c’est l’édifice républicain tout entier qui s’effondre.
Une dérive autocratique sans issue
En transformant la nationalité en variable d’ajustement politique, le régime d’Abdourahamane Tiani montre son vrai visage : celui d’une autocratie en fuite en avant, incapable de tolérer la moindre contradiction. La privation d’identité ne fera ni baisser le prix des denrées de première nécessité à Niamey, ni revenir la sécurité dans le Liptako-Gourma.
L’histoire enseigne que les régimes qui retirent leurs papiers à leurs citoyens par peur du débat finissent toujours par perdre leur propre légitimité. Le général Tiani ferait bien de se rappeler que l’identité d’un peuple s’enracine bien plus profondément qu’un décret militaire, aussi péremptoire soit-il.