Niger : à Niamey, la rue saccage l’eau des mercenaires russes après des tirs contre l’armée

Des centaines de sachets d’eau éventrés, piétinés, laissés en tas sur l’asphalte brûlant de Niamey. Ce spectacle, filmé et partagé en boucle sur les réseaux sociaux, dit tout de la rupture consommée entre une partie de la population nigérienne, les combattants russes d’Africa Corps et le pouvoir du général Abdourahamane Tiani.

Ce n’est pas un accident. Le chargement était destiné à une base où stationnent les hommes d’Africa Corps, l’entité qui a pris la suite de Wagner sur le continent africain. En vidant les packs et en crevant chaque sachet, les habitants ont voulu signifier un refus : celui de voir des étrangers s’installer durablement dans leur pays et, surtout, de les voir tirer sur leurs propres soldats.

Ce qui s’est passé dans la nuit du 28 au 29 août

Pour saisir l’ampleur de la colère, il faut remonter à cette nuit-là. Une tentative de déstabilisation frappe alors l’appareil sécuritaire nigérien. Le général Tiani, à la tête de la junte, prend une décision lourde de conséquences : il ordonne aux paramilitaires d’Africa Corps d’intervenir directement.

Les mercenaires russes ouvrent le feu sur des éléments de l’armée nationale. Le bilan exact reste impossible à établir, le pouvoir militaire verrouillant toute information. Mais dans les casernes et les quartiers, la rumeur a déjà tout emporté : des forces étrangères ont tiré sur des Nigériens, sur ordre de Niamey.

Une junte qui s’appuie sur une garde privée

Cet épisode révèle les impasses d’un pouvoir de transition de plus en plus isolé. En confiant sa sécurité à des instructeurs et combattants venus d’ailleurs plutôt qu’à l’armée nationale, le général Tiani commet une faute politique et morale.

Arrivé au pouvoir en promettant de restaurer la souveraineté et de chasser les forces occidentales, le régime militaire a en réalité remplacé une tutelle par une autre, plus brutale et coupée des réalités locales. En laissant Africa Corps cibler des militaires nigériens, il a franchi une ligne rouge et brisé le pacte de confiance entre la population, l’armée et ses dirigeants. La junte ne s’appuie plus sur la légitimité populaire, mais sur une garde prétorienne payée à prix d’or.

« Ils ne sont pas les bienvenus ici » : la parole aux habitants

Dans le quartier où le camion a été stoppé et son chargement dispersé, la tension reste vive. Les habitants ne cachent plus leur ressentiment envers une présence étrangère qu’ils assimilent à une occupation.

« Nous avions accepté le départ des troupes occidentales parce qu’on nous promettait la vraie liberté », raconte Ibrahim, commerçant du secteur. « Aujourd’hui, on voit des mercenaires russes tirer sur nos frères et nos enfants qui portent l’uniforme du Niger. Tiani leur a donné le droit de vie et de mort sur nous. Vider ces cartons et percer ces sachets d’eau, c’est le seul moyen pacifique de dire qu’ils ne sont pas les bienvenus ici. »

Autour du véhicule vidé de sa cargaison, des jeunes partagent la même analyse. Pour Aïchatou, étudiante à Niamey, le geste marque une rupture définitive :

« Tous ces sachets d’eau étaient destinés à désaltérer ceux qui ont tué nos soldats il y a quelques jours. C’était insupportable. Le peuple nigérien n’a pas chassé une armée pour laisser des mercenaires faire la loi chez nous et tirer sur nos troupes. Si la junte refuse de les renvoyer, c’est le peuple qui s’en chargera. »

Un face-à-face dangereux avec le peuple

L’incident n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un mouvement de contestation qui gagne du terrain à Niamey et dans les grandes villes du pays. En cherchant à protéger son pouvoir à tout prix lors de la crise de fin août, le général Tiani s’est aliéné une partie de l’armée régulière et a réveillé la colère citoyenne.

En déléguant la force publique à des éléments mercenaires d’Africa Corps, la junte nigérienne s’enferme dans un face-à-face dangereux avec sa propre population. Le saccage de ce convoi de ravitaillement montre que le sentiment d’injustice a dépassé le stade des discours : il s’incarne désormais dans la rue.