N’Djamena accueille un forum sur l’eau : la RDC mise sur une gestion commune face aux tensions
Les tensions autour de l’accès aux ressources hydriques en Afrique centrale ont resurgi lors d’un échange musclé à l’Assemblée nationale congolaise. Une députée exigeait alors du gouvernement la publication immédiate d’un accord controversé, jamais rendu public depuis sa signature sous l’ère Kabila-Bozizé. Les déclarations du président tchadien Idriss Déby Itno, « Si le Congo ne veut pas nous donner de l’eau, nous serons obligés de la prendre d’une manière ou d’une autre », avaient provoqué un tollé. Ces propos, prononcés avant sa mort en avril 2021, s’inscrivaient dans un contexte de tensions régionales, notamment après l’intervention tchadienne en Centrafrique sous couvert des rebelles de la Seleka. Son fils, Mahamat Déby Itno, lui a succédé et maintient une influence politique renforcée par un soutien de Félix Tshisekedi, jusqu’à l’inauguration d’une artère principale de N’Djamena à son nom.
En République démocratique du Congo (RDC), une cellule de veille sur la gestion des eaux avait été créée dès 2014 pour contrer les présumés « complots internationaux » visant à exploiter les ressources hydriques du pays. Eve Bazaïba, alors députée et figure de cette initiative, est devenue ministre de l’Environnement avant de rejoindre le gouvernement actuel. Douze ans plus tard, le président congolais Félix Tshisekedi a été invité par Mahamat Déby Itno au Forum africain de l’eau, organisé à N’Djamena. Lors de son discours, il a exposé cinq axes majeurs pour une gestion intégrée de l’eau, combinant agriculture, énergie, santé et environnement. Parmi ses propositions : renforcer la gouvernance transparente, attirer des investissements privés et internationaux, et transformer l’eau en levier d’industrialisation via la production locale d’équipements.
Soulignant que « aucun État ne peut assurer seul sa sécurité hydrique », Tshisekedi a plaidé pour une coalition africaine dédiée à la gouvernance coopérative des ressources en eau. Bien que la RDC, riche en potentiel hydrique, n’ait pas explicitement évoqué le projet controversé de transfert des eaux de l’Ubangi vers le lac Tchad, certains observateurs y voient une piste envisageable. Ses ambitions affichées pour 2035 incluent l’accès à l’eau potable pour 60 % de la population, des services d’assainissement pour 50 %, et une couverture optimale dans les écoles et centres de santé.
Cependant, le forum de N’Djamena n’a réuni qu’une poignée de dirigeants : le Gabon, la Mauritanie et le Bénin. Le Cameroun, le Niger et le Nigeria, membres clés de la Commission du bassin du lac Tchad, ont boycotté l’événement. Ce lac, autrefois vaste de 25 000 km² en 1964, ne couvre plus que 2 000 km² aujourd’hui, avec des crues épisodiques ne dépassant pas 4 500 km². En 2019, l’ancien ministre congolais des Affaires étrangères Patrick Mayombe avait alerté sur des initiatives parallèles visant à contourner Kinshasa pour des projets de transfert d’eau, impliquant des acteurs locaux et internationaux. Des rencontres internationales, comme celles organisées à Bologne sous l’égide de Sant’Egidio, se seraient tenues sans consultation officielle de la RDC.
Les enjeux géopolitiques autour de l’eau en Afrique centrale soulèvent des questions sur la souveraineté des États. Le sociologue suisse Jean Ziegler, ancien rapporteur de l’ONU, évoquait déjà la notion de « peuple non rentable » pour décrire les populations marginalisées dans les décisions globales. En RDC, l’eau s’écoule sans contrôle, de Mitwaba jusqu’à Banana, comme un symbole du désengagement des dirigeants. « Si l’eau, c’est la vie, et que la vie n’a pas de prix, alors que ceux qui nous gouvernent réalisent-ils le suicide collectif qui nous menace ? », s’interrogeait Modeste Mutinga Mutuishayi, ancien ministre et journaliste, dans son ouvrage « La République des Inconscients ».