Kemi seba et les ambiguïtés du panafricanisme moderne
Kémi Séba et les ambiguïtés du panafricanisme moderne
Alors que la justice sud-africaine s’apprête à rendre son verdict concernant le sort de Kémi Séba, activiste controversé et figure médiatique africaine, l’écrivain Venance Konan interroge la légitimité de ce dernier à incarner le panafricanisme contemporain. Arrêté en avril 2026 lors d’une tentative d’entrée clandestine au Zimbabwe, l’homme de 42 ans, connu pour ses prises de position radicales, suscite autant d’admiration que de critiques au sein du continent.
Kémi Séba devant la cour de Pretoria, le 20 avril.
Avec plus d’1,5 million d’abonnés sur les réseaux sociaux, Kémi Séba – de son vrai nom Stellio Gilles Robert Capo Chichi – incarne une forme de panafricanisme virulent, marqué par des positions anti-françaises, anti-franc CFA et antisémites. Déchu de sa nationalité française en raison de ses prises de parole extrêmes, il est actuellement poursuivi par les autorités béninoises pour « apologie de crimes contre la sûreté de l’État et incitation à la rébellion », après avoir soutenu publiquement un coup d’État avorté en décembre 2025.
Un activisme panafricaniste entre alliances troubles et propagande
Si Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb se présentent comme les porte-étendards du panafricanisme en Afrique francophone, leurs discours s’accompagnent souvent d’un soutien inconditionnel à des régimes autoritaires et à des puissances étrangères comme la Russie. Les trois militants, connus pour leur hostilité envers la France, sont également les fidèles relais des dictateurs de l’Alliance des États du Sahel (AES) : Assimi Goïta (Mali), Ibrahim Traoré (Burkina Faso) et Abdourahamane Tiani (Niger).
Selon Venance Konan, cette nouvelle forme de panafricanisme, loin d’œuvrer pour l’émancipation du continent, semble favoriser un renouvellement des dépendances : remplacer l’influence française par celle de Moscou, au mépris des valeurs démocratiques et des droits humains.
Le panafricanisme : d’une utopie unificatrice à ses dérives contemporaines
Né au début du XXe siècle dans les milieux intellectuels noirs américains et caribéens, le panafricanisme a joué un rôle clé dans les luttes anticoloniales. Des figures comme Kwame Nkrumah (Ghana), Sékou Touré (Guinée) et Patrice Lumumba (Congo) en ont fait un levier de décolonisation et d’unification continentale.
Cependant, après les indépendances des années 1960, les micro-nationalismes ont pris le pas sur l’idéal panafricain. Malgré la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1963 – puis de l’Union africaine (UA) en 2002 –, les tentatives d’intégration régionale, comme le NEPAD, peinent à aboutir. Pire encore, certains pays africains, sous couvert de panafricanisme, se livrent à des persécutions xénophobes contre leurs voisins, comme en Afrique du Sud, ou à des conflits frontaliers, comme entre le Sénégal et la Casamance.
Panafricanisme ou instrumentalisation politique ?
De nos jours, se revendiquer panafricaniste est devenu un passage obligé pour de nombreux dirigeants africains. Pourtant, les actes ne suivent pas toujours les discours. En Côte d’Ivoire, l’ex-président Laurent Gbagbo a fondé le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), tandis qu’au Sénégal, le parti au pouvoir, le PASTEF, affiche une rhétorique panafricaniste. Mais dans les faits, ces engagements s’accompagnent rarement de coopération réelle ou de solidarité concrète entre nations africaines.
Kémi Séba, symbole d’un panafricanisme dévoyé ?
Pour Venance Konan, les figures comme Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb incarnent une dérive du panafricanisme, où la lutte contre l’Occident – et notamment la France – prime sur l’intérêt réel du continent. Leur proximité avec des régimes autoritaires et des acteurs étrangers comme la Russie soulève des questions : s’agit-il encore de libération, ou simplement d’un changement de maître ?
Les révélations selon lesquelles Kémi Séba regretterait la perte de sa nationalité française, ou que ses compagnons de combat seraient « à la solde » de Faure Gnassingbé, président du Togo, renforcent l’idée d’un panafricanisme opportuniste et frelaté.
Dans un monde marqué par les rivalités géopolitiques et les crises multidimensionnelles, l’Afrique n’a d’autre choix que de s’unir rapidement. Mais pour cela, elle doit repenser son panafricanisme : un mouvement qui ne se contente pas de slogans, mais qui agit concrètement pour le développement, la paix et la justice sociale sur le continent.