Libreville – Mercredi 26 août 2026. Le boulevard de la Transition, symbole des ambitions de modernisation de Libreville, avance désormais sur deux fronts. Alors que les engins redoublent d’efforts sur le terrain pour rattraper le retard accumulé, une autre course, plus discrète mais tout aussi cruciale, se joue dans les coulisses administratives : celle de la maîtrise des comptes publics.
Une récente analyse technique et financière du marché révèle une évolution troublante. Initialement évalué à 8 milliards de francs CFA, le coût du projet aurait été révisé à 16 milliards, tandis que près de 3 milliards auraient été versés à un opérateur étranger identifié sous le nom de Goran. Ces éléments, encore en cours de vérification, placent ce chantier emblématique sous le feu des projecteurs, interrogeant directement la gestion des fonds publics.
Ce projet, intégré au programme de modernisation urbaine de Libreville, était pourtant présenté comme une priorité nationale pour 2026. Long de trois kilomètres, il vise à désengorger le trafic de la capitale et s’inscrit dans un ensemble plus large incluant notamment la future Cité administrative. Mais aujourd’hui, le boulevard cristallise bien plus qu’un simple défi technique : il incarne désormais une question fondamentale pour un État souhaitant démontrer une nouvelle rigueur dans la gestion de ses finances.
Comment un marché peut-il ainsi voir son coût doubler en cours de route ? Quelles procédures ont permis des décaissements aujourd’hui remis en cause ? Autant d’interrogations qui pèsent désormais sur ce dossier.
Un dossier financier désormais entre les mains de la justice
Selon les éléments recueillis par les équipes en charge du contrôle des participations et de la dette publique, environ 3 milliards de francs CFA auraient été versés à l’opérateur Goran sans garantie bancaire préalable. Cet opérateur, entendu au sein des locaux sécurisés du B2, aurait reconnu, selon les informations disponibles, des « erreurs graves » avant de quitter le territoire gabonais. Le dossier aurait depuis été transmis au procureur de la République. À ce stade, aucune infraction n’a été officiellement établie, ni aucune responsabilité pénale attribuée. C’est précisément le rôle de la justice que de trancher sur la nature des flux financiers, la validité des contrats et les éventuelles négligences.
Pourtant, une question institutionnelle persiste : pourquoi une garantie bancaire n’a-t-elle pas été exigée avant tout versement ? Si le montant du marché a effectivement doublé, quelles modifications contractuelles, quelles validations administratives et quelles justifications économiques ont motivé cette révision ? Ces interrogations dépassent le simple cas Goran. Elles touchent au cœur du fonctionnement de la commande publique, où se croisent décisions politiques, acteurs privés, financements étatiques et intérêts économiques.
L’urgence du bitume ne doit pas occulter celle des comptes
Parallèlement aux investigations financières, la Taskforce chargée du suivi du chantier a renforcé ses contrôles. Un rapport daté du 22 août, consulté par nos services, exige un approvisionnement accéléré en matériaux, un renforcement des moyens logistiques et la reprise des travaux de nuit. Lors d’une réunion tenue le 20 août, un objectif clair a été fixé : achever d’ici le 1er septembre le tronçon compris entre les PK0+240 et PK0+800, sur instruction présidentielle.
Cette accélération est cohérente avec l’enjeu urbain du projet. Pourtant, elle soulève une problématique de gouvernance : comment concilier l’urgence de livrer une infrastructure attendue par les citoyens avec la nécessité de préserver les preuves, de documenter les contrats et d’établir les responsabilités en cas d’anomalies détectées ?
Le paradoxe du boulevard de la Transition réside précisément dans cette dualité. Plus le chantier gagne en visibilité, plus l’exigence de transparence doit être forte. Les citoyens ne se contentent pas de voir progresser le bitume. Ils attendent des réponses claires : combien coûte cet ouvrage ? Pourquoi ce coût ? Et selon quelles règles les marchés ont-ils été attribués et exécutés ?
Cette exigence est d’autant plus légitime que le gouvernement gabonais a déjà été confronté aux conséquences financières et sociales des grands travaux urbains. En 2025, le Conseil des ministres avait notamment validé un plan de gestion des déchets issus des démolitions liées à la modernisation de Libreville et aux travaux du boulevard. Le projet de relogement des populations affectées avait par ailleurs bénéficié d’un soutien de la BDEAC.
Le dossier du boulevard de la Transition devra donc être suivi sur deux axes complémentaires et indissociables. D’un côté, la livraison effective de l’infrastructure. De l’autre, la vérité sur les finances du marché. La réussite de l’un ne saurait masquer l’échec de l’autre.
Ce projet ne doit pas devenir le symbole d’un chantier où l’on ne mesure que les kilomètres de route posés. Il doit aussi incarner une opportunité de prouver qu’un investissement public peut être maîtrisé de A à Z, de la première signature jusqu’au dernier franc engagé. Si les anomalies évoquées sont confirmées, les responsabilités devront être établies et les éventuels manquements réparés. Si elles ne le sont pas, la justice devra également le clamer haut et fort. Dans les deux cas, le véritable chantier de la Transition reste le même que celui réclamé par les Gabonais depuis des années : faire de l’argent public une dépense traçable, justifiable et contrôlable.

