Formation militaire obligatoire pour les journalistes au Burkina Faso : patriotisme ou menace pour la presse ?

Le Burkina Faso franchit une étape inédite en soumettant ses journalistes à une formation militaire annuelle, présentée comme une immersion patriotique par les autorités. Cette initiative, qui concerne désormais plus de quarante professionnels des médias publics et privés, vise à renforcer leur engagement dans un contexte sécuritaire critique.
Lancée par le ministère de la Sécurité, cette formation d’une semaine s’est tenue à l’Académie de police de Pabré, située à une vingtaine de kilomètres de Ouagadougou. Les participants, vêtus d’uniformes et armés de fusils, ont été interpellés par le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, lors d’un discours martial. « Allez-vous être des journalistes patriotiques et professionnels ? », leur a-t-il lancé, recevant en chœur une réponse unanime et militaire : « Affirmatif ! ».
Le directeur de l’Académie, Lassina Traoré, a justifié cette démarche par la nécessité d’« imprégner [les journalistes] des réalités opérationnelles et des valeurs guidant les forces de défense et de sécurité ». Une vision que partagent certains observateurs, soulignant l’importance de la cohésion nationale face à l’avancée des groupes djihadistes.
Un contexte sécuritaire sous haute tension
Cette mesure s’inscrit dans un climat où le Burkina Faso, en proie à une insécurité croissante, impose déjà des contraintes sans précédent à ses citoyens. L’an dernier, une formation militaire similaire avait été rendue obligatoire pour les bacheliers, marquant un tournant dans l’influence des institutions sécuritaires sur la société civile. Pourtant, cette généralisation aux journalistes suscite l’inquiétude des défenseurs des droits de la presse, d’autant que plusieurs professionnels des médias ont déjà été réquisitionnés de force pour participer aux opérations de lutte antiterroriste.
Le cas de Serge Oulon, toujours détenu deux ans après son enlèvement à Ouagadougou, rappelle avec acuité la pression exercée sur la presse indépendante. Alors que les autorités insistent sur le caractère « professionnel et patriotique » de cette formation, les critiques dénoncent une militarisation de l’information et une instrumentalisation des médias au service de la narrative gouvernementale.
Liberté de la presse en péril ?
Les réactions des organisations de défense des droits des journalistes sont vives. « Les journalistes ne sont pas des militaires et ne doivent pas être transformés en relais de l’effort de guerre, habillés en uniforme militaire et armes à la main », a alerté un représentant de Reporters sans frontières. Cette initiative interroge : jusqu’où peut-on concilier sécurité nationale et pluralisme médiatique ?
Alors que le pays traverse une période où chaque voix compte, cette formation soulève des questions essentielles sur l’avenir du journalisme burkinabè et son rôle dans une société en crise.