Espace civique au Burkina Faso : quand les libertés reculent sous les régimes militaires
Au Burkina Faso, la semaine dernière a été marquée par deux événements majeurs qui illustrent le rétrécissement de l’espace civique : l’arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo et la suspension de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB), la principale centrale syndicale étudiante du pays. Des faits qui s’inscrivent dans une tendance régionale inquiétante.

Une figure religieuse sous les verrous : l’imam Kindo
À la veille de la Tabaski, des témoins rapportent avoir vu des hommes encagoulés, identifiés comme des policiers et des militaires, arrêter l’imam Mohamed Ishaq Kindo à son domicile. Une arrestation qui a suscité l’incompréhension, car cette personnalité religieuse occupait une place centrale dans la société burkinabè. Comme le souligne Newton Ahmed Barry, journaliste burkinabè en exil :
« L’imam Kindo était l’une des rares voix musulmanes à oser critiquer publiquement le pouvoir, y compris Ibrahim Traoré lui-même au début de son mandat. Il a toujours maintenu un esprit critique, notamment sur des projets de loi controversés comme celui visant à encadrer les pratiques religieuses. »
Cette arrestation a provoqué des réactions immédiates. Des heurts ont éclaté entre fidèles et forces de l’ordre, faisant plusieurs blessés et entraînant des dizaines d’arrestations. La Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB) a multiplié les appels au calme, tandis qu’une bataille de l’information se jouait en parallèle. Un faux communiqué annonçant sa mort a circulé avant d’être démenti par le procureur général. D’autres contenus, comme des vidéos prétendument montrant des exactions, ont été jugés suspects par des experts.
L’UGEB suspendue : les étudiants dans le collimateur du pouvoir
Autre fait marquant : la suspension pour trois mois, renouvelable, de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB), fondée en 1960. Son président, Bazo Wilfried, et plusieurs membres ont été interpellés. Le syndicat est accusé d’apologie du terrorisme et de démoralisation des forces de sécurité, après avoir dénoncé la dégradation de la situation sécuritaire et évoqué une « guerre civile » ainsi qu’une « incapacité manifeste » des autorités à assurer la sécurité.
Pour Mahamadou Idder Alghabid, secrétaire général adjoint de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS), cette mesure s’inscrit dans une logique régionale :
« Accuser des étudiants désarmés d’apologie du terrorisme relève du ridicule. Pourtant, c’est devenu une habitude au Sahel : dès qu’une voix s’élève contre le pouvoir militaire, elle est muselée sous ce prétexte fallacieux. C’est une rhétorique qui s’est imposée au Burkina Faso, au Mali et au Niger, où trois juntes se partagent désormais le pouvoir. »
Une tendance régionale inquiétante : l’étau se resserre sur les libertés
Au Burkina Faso, au Mali et au Niger, les défenseurs des droits humains observent une restriction progressive des libertés publiques. Dissolutions d’associations, pressions judiciaires et limitations de la liberté d’expression se multiplient, brouillant les frontières entre critique politique, syndicalisme et infraction pénale. L’Alliance des démocrates du Sahel alerte sur cette dérive : la contestation devient un crime, et les régimes militaires imposent leur loi par la peur.
Une contestation qui persiste malgré les risques
Malgré les arrestations, les enlèvements et les violences, des voix continuent de s’élever, souvent depuis l’étranger. Mahamadou Idder Alghabid en est convaincu :
« Nous savons que le combat sera long, face à trois juntes militaires. Mais chaque jour, nous gagnons du terrain, tandis qu’ils en perdent. Leur propagande initiale, basée sur la souveraineté et la lutte contre l’impérialisme, s’effondre sous nos yeux. Les Sahéliens réalisent jour après jour que ces promesses n’étaient que du vent. Ils abandonnent peu à peu le navire des putschistes. »
Appels à la vigilance et à la solidarité internationale
Les organisations de défense des droits humains exhortent la communauté internationale à ne pas baisser la garde. Selon leurs observations, le silence et l’ambiguïté ne font qu’alimenter les dérives autoritaires. Il est essentiel de soutenir les espaces d’expression, les initiatives civiles et toutes les formes pacifiques de résistance démocratique. Comme le rappelle Ilaria Allegrozzi, chercheuse sur le Sahel :
« Il faut nommer clairement les atteintes aux libertés et rappeler que la confiscation du pouvoir par des militaires putschistes ne peut en aucun cas devenir une norme acceptable. Les partenaires du Burkina Faso doivent cesser de croire que condamner ces dérives serait contre-productif : l’indifférence ne fait que les légitimer. »