Crise au Sahel : quand l’inaction aggrave l’insécurité
une région oubliée mais toujours en proie à la violence
Le Sahel a disparu des écrans radars internationaux. Depuis 2022, les crises géopolitiques se succèdent et détournent l’attention des médias et des décideurs : l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’intensification du conflit israélo-palestinien, les tensions en République démocratique du Congo et les bouleversements politiques aux États-Unis ont relégué le Sahel au second plan. Pourtant, les défis sécuritaires et politiques qui minent cette région depuis plus d’une décennie persistent, voire s’aggravent. Les populations du Sahel, notamment au Mali, au Niger et au Burkina Faso, subissent toujours les conséquences dévastatrices de l’instabilité chronique.
l’alliance des États du Sahel face à l’expansion jihadiste
Les régimes militaires issus des récents coups d’État au Sahel avaient promis de mettre fin à la menace jihadiste. Cependant, leur bilan est catastrophique : les groupes armés gagnent du terrain, multipliant les attaques meurtrières. Le Sahel est désormais la région la plus touchée par le terrorisme islamiste au monde, selon les rapports récents. Les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), formée en 2023, n’ont pas réussi à inverser la tendance.
Parallèlement, ces régimes ont instauré un climat d’autoritarisme croissant. Les transitions démocratiques promises sont sans cesse reportées, les libertés fondamentales sont restreintes, et les voix dissidentes sont muselées. Les journalistes, locaux comme étrangers, sont souvent contraints à l’exil ou emprisonnés. Les organisations de la société civile subissent des pressions constantes : arrestations arbitraires, recrutements forcés dans l’armée, et même exécutions sommaires.
le Mali, un territoire sous emprise jihadiste et militaire
Depuis l’expulsion de la MINUSMA en 2023, le Mali a connu une résurgence des violences. Les forces maliennes, soutenues par des mercenaires russes, affrontent à la fois les groupes jihadistes et les séparatistes touaregs. La reprise de Kidal, ville stratégique du Nord, n’a pas suffi à rétablir la stabilité. En juillet 2024, une embuscade près de Tinzaouaten a infligé une lourde défaite aux troupes maliennes et à leurs alliés, démontrant la capacité des groupes armés à frapper fort. Les attaques jihadistes à Bamako, en septembre 2024, ont montré une nouvelle dimension de leur stratégie : des cibles militaires symboliques, visant à discréditer le régime.
Les civils paient un lourd tribut. Entre attaques ciblées et représailles militaires, les pertes humaines s’accumulent. En février 2025, plus de 50 personnes ont été tuées lors d’une embuscade près de Gao. Malgré cela, les sondages révèlent une confiance persistante des Maliens envers leurs forces armées, perçues comme en progression.
la dérive autoritaire et ses conséquences
Le colonel Goïta, chef de la junte, a prolongé la transition et s’est auto-promu général d’armée en 2024. Les élections, initialement prévues pour 2022, sont désormais repoussées à 2029. Les médias indépendants, comme RFI et France 24, sont interdits, et les journalistes locaux sont harcelés ou emprisonnés. Les partis politiques et les ONG subissent des restrictions similaires, illustrant une stratégie de contrôle total de l’information.
le Burkina Faso, un cercle vicieux de violence et de milices
Depuis le coup d’État de 2022, le Burkina Faso voit sa situation sécuritaire se dégrader rapidement. En 2024, les groupes jihadistes contrôlaient près de 60 % du territoire, et le nombre de victimes a augmenté de 68 % entre 2022 et 2023. L’attaque de Barsalogho en août 2024, où des centaines de civils ont été tués, reste l’un des pires massacres de l’histoire du pays.
Pour contrer cette menace, le régime a choisi d’armer des milices civiles, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Cependant, cette stratégie a exacerbé les tensions ethniques et les violences intercommunautaires. Les VDP, souvent envoyés en première ligne, sont devenus des cibles pour les jihadistes. En mars 2025, des miliciens VDP ont été accusés de massacrer des civils peuls, déclenchant des représailles sanglantes. Résultat : le Burkina Faso compte plus de 2 millions de déplacés internes, un record dans la région.
une militarisation totale de la société
Le recrutement massif de VDP, fondé sur des critères communautaires excluant largement les Peuls, a profondément divisé le pays. Les exactions commises par l’armée et les VDP, comme des exécutions sommaires ou des mutilations de cadavres, sont documentées par des organisations de défense des droits humains. En 2024, le capitaine Traoré a prolongé la transition jusqu’en 2029, consolidant ainsi son pouvoir. Les médias indépendants, comme RFI et France 24, sont interdits, et les journalistes locaux sont harcelés ou contraints à l’exil.
le Niger, entre montée de la violence et résistance autoritaire
Le Niger, bien que moins exposé que ses voisins, subit une dégradation rapide de sa situation sécuritaire depuis le coup d’État de 2023. Les attaques jihadistes, notamment celles de l’État islamique au Grand Sahara, se multiplient, ciblant aussi bien les civils que les forces de sécurité. En 2024, les forces nigériennes ont tué trois fois plus de civils que l’année précédente, plaçant les populations dans une situation de vulnérabilité extrême.
Les autorités nigériennes ont également eu recours à des milices d’autodéfense, mais de manière plus encadrée qu’au Burkina Faso. Le général Tchiani, chef de la junte, a prolongé la transition jusqu’en 2029 et s’est auto-promu général d’armée en 2025. Les médias indépendants sont interdits, et les journalistes sont emprisonnés ou intimidés. Les partis politiques ont été suspendus, réduisant toute opposition formelle au silence.
des transitions démocratiques en voie de disparition
Les trois pays de l’AES (Mali, Burkina Faso, Niger) ont tous prolongé leurs transitions démocratiques, transformant des périodes initialement temporaires en mandats de plusieurs années. Au Mali, le colonel Goïta a reporté les élections jusqu’en 2029 et s’est auto-promu général d’armée. Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a fait de même, prolongeant sa transition jusqu’en 2029. Le Niger n’a fixé aucune date pour les élections, et son chef de junte s’est également promu général d’armée en 2025.
Ces prolongations permettent aux régimes en place de consolider leur pouvoir et de nouer de nouveaux partenariats, notamment avec la Russie. L’Union européenne doit intégrer cette nouvelle réalité dans sa stratégie de réengagement, car les crises du Sahel ne peuvent être ignorées sans conséquences pour l’Europe.
le contrôle de l’information, arme des régimes autoritaires
Faute de contrôler pleinement leurs territoires, les régimes militaires de l’AES ont renforcé leur emprise sur l’espace médiatique. Les médias indépendants et étrangers (RFI, France 24, Jeune Afrique) sont interdits ou suspendus. Les journalistes locaux sont harcelés, emprisonnés ou contraints à l’exil. Les partis politiques et les ONG subissent des restrictions similaires, réduisant toute opposition au silence.
Cette stratégie de contrôle de l’information permet aux régimes de façonner la perception de la réalité sur le terrain. Pourtant, les rapports externes montrent que les groupes jihadistes contrôlent une grande partie du territoire, contredisant les affirmations officielles. Pour les populations, il devient de plus en plus difficile d’accéder à une information fiable.
un silence trompeur aux conséquences globales
Le Sahel est aujourd’hui une région oubliée par les médias internationaux, en partie à cause de la répression des médias indépendants et du désengagement des puissances occidentales. Pourtant, les crises qui s’y déroulent ont des répercussions bien au-delà de l’Afrique. L’insécurité alimentaire s’aggrave : en 2025, 52,7 millions de personnes en Afrique de l’Ouest pourraient souffrir de la faim. Le nombre de déplacés internes atteint des records, avec plus de 3,1 millions de personnes déplacées au Sahel en mars 2025.
Ignorer le Sahel ne signifie pas que ses crises disparaîtront. Elles pourraient, au contraire, s’étendre et impacter l’Europe à moyen ou long terme. L’Union européenne doit donc repenser sa stratégie, en clarifiant ses priorités et en identifiant de nouveaux partenaires. Une chose est sûre : à l’heure d’une polarisation croissante du monde, la coopération internationale reste indispensable pour faire face aux défis globaux.