Corruption au Mali : comment les petits cadeaux minent la société

comprendre la corruption au Mali : entre pratiques ancrées et conséquences dramatiques

Au Mali, les termes comme « bonya » (respect), « woro songo » (prix de la cola) ou « buru songo » (prix du pain) cachent une réalité bien sombre : celle des petits cadeaux indus qui alimentent un système de corruption omniprésent. Une pratique qui, bien qu’institutionnalisée, soulève des interrogations profondes sur son acceptation généralisée dans la société malienne.

Pourquoi cette corruption, souvent perçue comme anodine, s’enracine-t-elle dans les habitudes ? Comment briser un phénomène devenu une norme sociale ? Ces questions, bien que complexes, révèlent l’ampleur d’un fléau qui ronge les fondements du pays.

Selon Transparency International, la corruption se définit comme « le détournement à des fins privées d’un pouvoir confié en délégation ». Une définition qui s’applique malheureusement à de nombreux secteurs au Mali, des services publics aux échanges administratifs, où les pots-de-vin, les faveurs indues et les influences illégitimes sont monnaie courante.

des témoignages qui illustrent l’ampleur du phénomène

Myriam, directrice commerciale à Bamako, en sait quelque chose. Chaque fois qu’elle décroche un marché, des agents de la structure contractante lui réclament un pourcentage en échange. « C’est à prendre ou à laisser », confie-t-elle, épuisée par cette extorsion systématique. Pour elle, cette pratique est devenue une obligation, presque une malédiction quotidienne.

Omar Keita, un entrepreneur, a vécu une situation similaire. Après une journée entière passée à faire la queue dans une station-service, il a dû s’acquitter de 10 000 F.CFA pour obtenir du carburant. Une somme dérisoire en apparence, mais qui révèle l’absurdité d’un système où la corruption s’immisce dans les moindres détails de la vie quotidienne.

La pénurie de carburant qui a frappé le Mali ces derniers mois, aggravée par des attaques terroristes contre les camions-citernes en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, n’a fait qu’accentuer cette pratique. Pourtant, Omar Keita avoue avoir ressenti une « profonde blessure morale » en cédant à cette exigence. Un paradoxe qui montre à quel point la corruption est devenue une habitude, voire une nécessité pour survivre dans un environnement où l’intégrité semble souvent être un luxe inaccessible.

la corruption, un mal endémique au Mali : entre normalisation et risques systémiques

Sibiri Diarra, ancien fonctionnaire international, rappelle que dans des structures comme les Nations Unies, les cadeaux sont strictement encadrés. Une règle qui limite les abus et préserve l’éthique professionnelle. Pourtant, au Mali, où ces garde-fous sont quasi inexistants, la corruption prospère sans contrôle. Le réseau malien de lutte contre la corruption souligne que l’absence de sanctions réelles renforce cette dynamique.

Mohamed Abdellahi Elkhalil, sociologue spécialiste des questions sociales et sécuritaires du Sahel, va plus loin. Pour lui, la corruption n’est pas seulement une question culturelle, mais bien une normalisation sociologique qui menace les fondements mêmes de la démocratie et de l’économie du pays. « L’envie de vivre au-delà de ses moyens », explique-t-il, est un moteur puissant de cette pratique, transformant des actes illégaux en une stratégie de survie.

Oumar Korkosse, membre du Réseau des communicateurs traditionnels pour le développement au Mali (Recotrade), ajoute que la pauvreté et le chômage agissent comme des catalyseurs. « Quand les salaires sont bas ou irréguliers, les petits actes de corruption deviennent une source de revenus complémentaires », souligne-t-il. Une réalité qui pousse même les plus vertueux à se laisser corrompre, par nécessité.

L’Association Malienne de Lutte contre la Corruption et la Délinquance Financière (AMLCDF) estime que la lutte contre ce fléau doit passer par une prise de conscience citoyenne. Pour elle, l’éducation à l’éthique, la responsabilité individuelle et le respect du bien commun sont des leviers essentiels pour inverser la tendance. Les initiatives de la société civile, les programmes d’éducation civique et les discours religieux pourraient jouer un rôle clé dans cette transformation.

des chiffres qui parlent : le Mali, un pays sous l’emprise de la corruption

Selon un sondage réalisé en mars 2024 par Afrobaromètre, les juges, magistrats, hommes et femmes d’affaires, fonctionnaires, agents des impôts, policiers et gendarmes figurent parmi les acteurs les plus impliqués dans des affaires de corruption. Pire encore, une majorité de citoyens admettent avoir versé des pots-de-vin pour accéder à des services publics.

Les routes maliennes sont un exemple frappant de cette réalité. Ousmane Diarra, conducteur de taxi-moto, raconte être interpellé cinq à six fois par jour par des policiers, « qu’il soit en règle ou non ». À chaque contrôle, il doit payer entre 1 000 et 2 000 F.CFA, une somme qui, selon lui, « représente une partie importante de sa journée ».

Les résultats de l’Indice de perception de la corruption (IPC) 2024 de Transparency International confirment cette tendance : le Mali obtient un score de 27/100, le plaçant à la 135e position sur 180 pays évalués. En 2025, la situation ne s’améliore guère, avec un score de 28/100 et une 136e place. Ces chiffres reflètent une perception internationale d’un secteur public fortement corrompu, où les institutions peinent à endiguer le phénomène.

Le Worldwide Governance Indicators de la Banque mondiale renforce ce constat. En 2023, le Mali affiche un score de -0,86 en matière de contrôle de la corruption, bien en dessous de la moyenne mondiale (-0,04). Ce résultat souligne la faiblesse des institutions dans la lutte contre ce fléau, laissant le champ libre aux abus.

Me Soumaré Boubacar, avocat au Barreau de Bamako, résume cette situation par une phrase lourde de sens : « Quand une grande partie de la population doute de l’intégrité des institutions, la corruption devient une stratégie de survie. Puisque tout le monde le fait, pourquoi pas moi ? » Un aveu qui illustre la résignation face à un système devenu ingérable.

vers une prise de conscience collective ?

Face à l’ampleur du phénomène, la question n’est plus seulement juridique ou politique, mais profondément morale. La société malienne doit trouver en elle les ressources pour briser ce cercle vicieux. L’éducation, la sensibilisation et l’exemplarité des dirigeants sont des étapes indispensables pour restaurer la confiance dans les institutions.

Les défis sont immenses, mais l’espoir réside dans la capacité des Maliens à se réapproprier les valeurs d’honnêteté et de rigueur. Seule une mobilisation collective, portée par des initiatives citoyennes et des politiques publiques audacieuses, pourra inverser cette tendance et redonner au pays une place méritée sur la scène internationale.