Cameroun: au-delà des élites, la corruption enracinée dans les mentalités citoyennes
Armand Noutack II, observateur politique et enseignant, dénonce une réalité amère au Cameroun : la population, loin d’être progressiste, s’accroche au statu quo et privilégie les « réseaux ». Ce qui serait considéré comme une déviance ailleurs, est devenu la norme ici.
Le pays aspire au changement, mais uniquement si les intérêts personnels et frauduleux demeurent intacts. Cette contradiction profonde est au cœur de l’analyse d’Armand Noutack II. Il pointe du doigt une hypocrisie généralisée, où certains, se présentant comme de farouches opposants en public, négocient en secret des marchés publics avec des ministres, qu’ils exécutent ensuite de manière défaillante pour maximiser leurs profits.
La question se pose : qui désire réellement un changement authentique au Cameroun ? L’initiative de contrôle du fichier solde de l’État, lancée par le ministre Motaze, met en lumière cette dualité. Le désir de réforme semble s’arrêter là où les avantages illicites de chacun commencent.
Cette corruption systémique est-elle une création du Président Biya ou un système auquel il s’est simplement adapté pour conserver le pouvoir ? Quoi qu’il en soit, les Camerounais affichent une aversion pour le progrès, préférant la stabilité d’un système où les « réseaux » priment. Des pratiques considérées comme scandaleuses dans d’autres nations sont devenues monnaie courante sur le territoire camerounais.
Comment peut-on clamer vouloir le changement tout en contestant une opération visant à assainir les dépenses publiques ? Comment espérer un renouveau alors que l’on manipule les poids au marché, vendant un kilogramme de viande au prix de deux ?
Certains fonctionnaires, partis au Canada, continuent de percevoir leurs salaires au Cameroun via leurs proches, tout en dénonçant avec véhémence le régime en place sur les réseaux sociaux. Quel genre de changement prônent-ils, alors que leurs familles bénéficient mensuellement de fonds publics sans contrepartie de service rendu à l’État ?
Les prétendus opposants, si virulents à la télévision en journée, se retrouvent à minuit avec des ministres pour monnayer, parfois à coups de millions, des postes pour leurs enfants, cousins et neveux dans les grandes écoles. D’autres, farouchement anti-pouvoir en apparence, négocient des marchés publics à la dérobée, qu’ils sabordent ensuite pour en tirer de gros bénéfices.
Le commerçant qui fustige le gouvernement et loue d’autres modèles démocratiques ne paie pas ses impôts et trafique les dates de péremption de ses produits. Quel changement espère-t-il réellement ?
Celui qui déplore la situation du pays et exige le départ du Président arrive au bureau à 10h, le déserte à midi pour gérer sa boutique, et se précipite à la banque dès le 25 du mois. Est-ce là l’attitude d’un citoyen désireux de transformation ?
Vendre des notes aux élèves et aux étudiants, se livrer au harcèlement sexuel et moral : ces comportements sont-ils compatibles avec un appel au changement ? Une vie basée sur la contrefaçon et la fraude ne peut financer une campagne électorale vertueuse.
Ceux qui se disent « fatigués » du régime trafiquent leurs compteurs d’eau et d’électricité, allant jusqu’à revendre illégalement l’énergie à leurs voisins. Si le changement advenait, comment ces individus s’adapteraient-ils ?
Comparer la démocratie camerounaise à celle du Sénégal tout en vendant ses convictions politiques pour une somme dérisoire, un morceau de pain et un t-shirt, démontre un manque de sincérité envers un véritable changement.
Jeter les ordures partout, ne respecter aucune règle, salir l’espace public tout en manifestant pour un changement politique : cette contradiction est flagrante. Une remise en question personnelle s’impose.
Les médecins qui désertent les hôpitaux publics pour privilégier leurs cliniques privées, les policiers qui guettent les automobilistes pour des pots-de-vin, les promoteurs d’instituts universitaires privés qui vendent des formations sans débouchés, les journalistes dont les reportages sont dictés par des arrangements nocturnes, les proviseurs qui achètent leurs postes et exploitent les parents, entassant les élèves comme des esclaves, et les fonctionnaires dont l’humeur dépend de l’enveloppe reçue : tous ces acteurs contribuent à la déliquescence du système.
Au-delà des ministres et hauts fonctionnaires, la question fondamentale demeure : le citoyen lambda est-il vraiment prêt pour le changement ? La vérité est que la corruption est profondément enracinée, non seulement dans les structures, mais surtout dans les mentalités. C’est cette « corruption mentale » qui gangrène la société camerounaise depuis des décennies, touchant toutes les strates, y compris ceux qui se positionnent comme opposants.
Si chacun n’incarne pas le changement qu’il souhaite voir dans son pays, alors toute revendication devient vaine. La régulation des allocations familiales, exigeant des justificatifs réels, est un premier pas. Le ministre Motaze devrait envisager d’infiltrer chaque secteur pour identifier et sanctionner les agents corrompus sur le terrain.
Pour reconstruire le Cameroun après le départ du Président Biya, il sera impératif de démanteler cette « toile d’araignée de corruption mentale » qui piège l’ensemble de la population, qu’elle soit au pouvoir ou dans l’opposition, depuis plus de quarante ans. Sans cette transformation des mentalités, tout effort sera vain.