Au Togo, le pouvoir se transforme en monarchie déguisée

Une arrestation qui révèle l’essence du régime

L’interpellation, en début de semaine, de deux Français dans le nord du Togo a brutalement exposés les dérives d’un système politique togolais en pleine décomposition. Après quelques jours de détention sans cadre légal apparent, ces ressortissants ont été formellement inculpés, visiblement sous la pression directe du chef de l’État, Faure Gnassingbé. Selon des sources internes, celui-ci aurait donné pour instruction explicite à son ministre de la Justice, Pacôme Adjourouvi, de résister à toute ingérence extérieure, qu’elle soit diplomatique ou judiciaire.

Un effondrement institutionnel sans précédent

Cette affaire dépasse largement le cadre d’un simple conflit diplomatique. Elle illustre un phénomène plus alarmant : l’érosion totale des fondements républicains au Togo. La gouvernance du pays semble désormais échapper à toute logique constitutionnelle, transformant le rôle de président en une fonction symbolique vidée de tout pouvoir réel.

En effet, depuis la révision constitutionnelle de 2024, le Togo a troqué son régime présidentiel pour un système hybride où le véritable pouvoir exécutif repose entre les mains d’un seul homme : Faure Gnassingbé. Ce dernier a en effet créé pour lui-même le poste de président du Conseil, une fonction sans limite de mandat, concentrant entre ses mains l’essentiel des prérogatives présidentielles traditionnelles.

Une réforme constitutionnelle au service d’un pouvoir personnel

La loi fondamentale togolaise a été profondément remaniée l’année dernière, sous l’égide de l’Assemblée nationale, largement dominée par le parti au pouvoir, l’UNIR. Le résultat ? Un bricolage institutionnel où le président de la République, Jean-Lucien Savi de Tové, n’exerce plus qu’un rôle décoratif. Toutes les prérogatives stratégiques définitions des politiques nationales, commandement des forces armées, nominations clés ou représentation internationale ont été transférées au « président du Conseil », un titre aujourd’hui occupé par Gnassingbé lui-même depuis mai 2025.

Cette réforme permet de contourner les contraintes de durée de mandat initialement prévues par la Constitution de 1992. Désormais, le pouvoir exécutif échappe à toute limite temporelle, offrant à Gnassingbé la possibilité de rester aux commandes indéfiniment. Le système est verrouillé : avec 108 députés sur 113 issus de l’UNIR (après des législatives largement boycottées par l’opposition), le contrôle politique est total.

Une justice à la solde du pouvoir

L’arrestation des deux journalistes français (Sébastien Perez Pezzani et Gaël Mocaër), interpellés alors qu’ils préparaient un reportage pour France Télévisions, n’est qu’un exemple parmi d’autres d’une justice instrumentalisée. Ces cas s’inscrivent dans une stratégie systématique où les services de renseignement et le ministère de la Justice exécutent des ordres politiques plutôt que de rendre la justice.

L’injonction de « ne céder à aucune pression » attribuée à Gnassingbé en dit long : elle confirme que l’indépendance de la magistrature togolaise n’est plus qu’une fiction. Les magistrats, loin d’être des arbitres impartiaux, apparaissent comme des rouages d’un système où le droit est un outil au service du pouvoir.

Une légitimité construite sur le vide

La question n’est plus de savoir qui dirige le Togo, mais plutôt comment un tel système peut encore prétendre à une quelconque légitimité. Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, a successivement consolidé puis redessiné les institutions pour les adapter à ses ambitions. Pourtant, aucune consultation populaire ne valide cette refonte constitutionnelle. Les élections législatives de 2024, marquées par un boycott massif de l’opposition, ont offert une Assemblée aux mains de l’UNIR, tandis que le Sénat, dont un tiers des membres sont nommés par le président, renforce encore la mainmise du pouvoir en place.

Le risque d’un régime intenable

Le Togo se trouve aujourd’hui face à un paradoxe : une architecture institutionnelle de façade, masquant une gouvernance autoritaire. Les titres changent, les procédures s’empilent, mais l’essentiel reste inchangé : un homme cumule entre ses mains les fonctions de chef du parti majoritaire, commandant en chef des armées et décideur ultime de la politique nationale.

Quand le droit cède le pas à l’arbitraire, quand les institutions deviennent des coquilles vides et quand la justice devient un instrument politique, le contrat social se fissure irrémédiablement. Le système togolais actuel n’est plus une simple anomalie constitutionnelle : il représente une menace directe pour la stabilité du pays. La question n’est plus « qui gouverne ? », mais bien « combien de temps ce régime pourra-t-il encore ignorer les forces centrifuges qui le menacent ? »