Au Mali, la légitimité de l’État, enjeu crucial de la paix
Un motard passe devant un monument qui rend hommage à l’armée malienne, à Bamako, le 26 avril 2026. © AFP

Le Mali est actuellement le théâtre d’une dégradation sécuritaire alarmante, marquée par des offensives concertées de groupes jihadistes et des mouvements séparatistes dans sa partie septentrionale. Cette pression stratégique multiforme révèle une transformation plus profonde de la nature du conflit. Au-delà des affrontements militaires, c’est le centre de gravité de la crise qui se déplace, signalant que la véritable bataille ne se gagnera pas uniquement sur le champ de bataille.

Depuis plus d’une décennie, la crise malienne a été principalement appréhendée sous l’angle sécuritaire. Les interventions des forces nationales, souvent épaulées par divers partenaires internationaux, ont privilégié une stratégie de stabilisation par la force. Bien que cette approche ait pu endiguer certaines menaces à court terme, elle n’a pas engendré les effets structurants espérés pour une paix durable.

Le vide de l’État, un terrain fertile pour les groupes armés

Cette vision a malheureusement instillé une illusion stratégique : celle que le rétablissement de la sécurité précéderait naturellement le retour de l’État. Or, l’expérience malienne actuelle démontre le contraire. Un État peut conserver une capacité militaire opérationnelle tout en perdant progressivement son emprise politique, sociale et symbolique sur son propre territoire.

Dans de nombreuses régions du centre et du nord du Mali, la dynamique du pouvoir a considérablement évolué. L’État ne s’est pas contenté de se retirer ; il a été supplanté. Des groupes armés, qu’ils soient jihadistes ou non, ont progressivement mis en place des structures d’autorité alternatives. Ils assument, à des degrés divers, des fonctions essentielles telles que la sécurité locale, l’arbitrage des litiges, la régulation économique et l’encadrement social des populations.

Cette reconfiguration du pouvoir ne repose pas uniquement sur la contrainte. Elle s’inscrit également dans un contexte de désunion entre l’État central et une partie de la population. Dans ces zones, l’absence criante de services publics, la faiblesse des relais administratifs et la perception d’un pouvoir lointain ont créé un espace que d’autres acteurs ont su habilement investir. En politique, le vide n’existe pas ; il est toujours comblé.

La légitimité : le cœur de la bataille malienne

La crise malienne est désormais entrée dans une phase où la dimension militaire, bien que nécessaire, ne suffit plus à elle seule. Le véritable affrontement se déroule sur un autre terrain : celui de la capacité à produire et à maintenir une légitimité auprès des citoyens.

Qui est réellement capable de protéger les populations ? Qui dispense une justice perçue comme équitable ? Qui incarne une autorité digne de confiance et prévisible ? Ces interrogations fondamentales déterminent désormais les choix locaux. Dans ce contexte, la supériorité militaire n’est plus une garantie de victoire durable. Elle peut même s’avérer inefficace si elle n’est pas assortie d’une reconquête politique et sociale profonde.

Repenser la stratégie pour une stabilité durable

Pour sortir de l’impasse actuelle, un changement de paradigme est impératif. Il ne s’agit plus seulement de reprendre des positions stratégiques ou de neutraliser des groupes armés. L’objectif est de reconstruire une présence étatique capable de s’ancrer durablement dans les territoires. Cela exige une approche intégrée, combinant étroitement les dimensions sécuritaires, politiques et sociales. L’État doit redevenir visible et pertinent, non pas uniquement par sa force, mais par son utilité concrète pour les populations.

Cette refondation passe par plusieurs axes essentiels :

  • la restauration effective des fonctions régaliennes au plus près des communautés ;
  • le réinvestissement des territoires grâce à des dispositifs administratifs et sociaux crédibles ;
  • la reconstruction de liens de confiance solides au niveau local ;
  • la capacité à reprendre l’initiative dans le domaine des perceptions et des récits collectifs.

En d’autres termes, l’enjeu n’est pas simplement de rétablir l’autorité de l’État, mais de la rendre à nouveau légitime aux yeux de tous.

Le Mali n’est pas un cas isolé. Il représente, à bien des égards, un véritable laboratoire des mutations contemporaines des conflits dans la région du Sahel. Ici, la compétition entre les différents acteurs ne se limite plus à une confrontation militaire directe. Elle s’inscrit dans une lutte bien plus vaste pour l’organisation des sociétés, le contrôle des territoires et l’influence sur les populations. Ce basculement impose de reconsidérer les catégories classiques de la guerre et de la stabilisation. La puissance ne se mesure plus uniquement à la capacité de coercition, mais à la faculté de structurer un ordre social accepté et partagé.

Une équation complexe pour l’avenir du Mali

La crise malienne est entrée dans une phase où la question cruciale n’est plus seulement celle du contrôle territorial, mais celle de la reconstruction de l’autorité politique et sociale de l’État. La véritable bataille ne se déroule plus uniquement sur les lignes de front. Elle se joue dans la capacité de l’État à redevenir légitime, utile et accepté par ses populations. Car au Sahel, aucun territoire ne demeure durablement vide. Lorsqu’un État se retire, d’autres acteurs s’empressent de prendre sa place. Cependant, la stabilisation durable du Mali exige impérativement le retour progressif du politique au centre du jeu national.

Cette perspective demeure particulièrement complexe dans un contexte marqué par l’affaiblissement des partis politiques, la marginalisation ou l’exil de nombreuses figures civiles, et la prédominance des logiques sécuritaires. La question centrale n’est donc plus seulement de savoir comment reprendre le contrôle du territoire, mais plutôt dans quelles conditions un espace politique crédible pourra être recréé pour accompagner la reconstruction de l’État et restaurer une légitimité partagée par l’ensemble de la société malienne.