Le Burkina Faso franchit une étape controversée en rétablissant la peine capitale, une décision qui divise les observateurs et suscite des interrogations sur ses réelles retombées. Alors que les autorités justifient cette mesure par la nécessité de renforcer la sécurité, ses détracteurs y voient un glissement vers une justice d’exception, au risque d’aggraver les tensions sociales.
Un durcissement législatif présenté comme une réponse à l’insécurité
L’Assemblée législative du peuple (ALP) a adopté à l’unanimité un nouveau Code pénal incluant la peine de mort, abrogée en 2018. Pour le régime militaire d’Ibrahim Traoré, cette réforme s’inscrit dans une logique de fermeté face aux groupes armés jihadistes et aux crimes les plus graves. Terrorisme, espionnage, trahison ou parricide figurent parmi les infractions désormais passibles de la sanction ultime, tout comme l’importation de produits dangereux.
Pourtant, l’efficacité de cette mesure interroge. Si la priorité est d’assurer la protection des populations, une justice plus répressive suffit-elle à elle seule à garantir cette sécurité ? La question ne réside pas seulement dans la sévérité des peines, mais dans la capacité de l’État à prévenir les attaques, à identifier les responsables et à rétablir une présence stable dans les zones en crise.
Une justice radicale, mais des garanties judiciaires en question
Le retour de la peine de mort soulève un débat plus large sur l’indépendance de la justice et le respect des droits fondamentaux. Le discours officiel, marqué par une fermeté affichée, ne masque pas les craintes d’une instrumentalisation politique de la justice. Ibrahim Traoré a maintes fois insisté sur la nécessité d’une répression sans faille, notamment pour les cas de trahison ou d’espionnage.
Mais une sanction irréversible exige des preuves irréfutables et une procédure judiciaire irréprochable. Or, dans un contexte où les libertés publiques sont déjà fragilisées, le risque de dérive erreurs judiciaires, pressions sur les magistrats ou restrictions des droits de la défense devient une préoccupation majeure. Comment concilier fermeté et équité lorsque la menace de l’exécution plane sur les accusés ?
Des dérives déjà signalées sous le régime militaire
Les organisations de défense des droits humains documentent depuis des mois des cas d’enlèvements de journalistes, de magistrats ou de citoyens critiques. La réintroduction simultanée de la peine capitale et de certaines pénalités pour délits de presse dans le nouveau Code pénal renforce les soupçons d’un durcissement destiné à museler les voix dissidentes. La sécurité nationale, bien que légitime, ne saurait justifier une restriction excessive des libertés d’expression et de critique.
Un État de droit doit pouvoir être questionné, y compris en période de crise. La confiance des citoyens repose sur des institutions transparentes et responsables une condition que la peur ne peut remplacer.
La sécurité par la peur : une illusion coûteuse
Le danger d’une telle approche réside dans son caractère contre-productif. Gouverner par la crainte peut imposer un silence apparent, mais il ne crée pas les conditions d’une stabilité durable. Les Burkinabè, eux, attendent des actes concrets : des marchés sûrs, des écoles accessibles, des familles protégées. La fermeté pénale ne répond pas à ces besoins immédiats si les moyens de prévention, de renseignement et de reconstruction territoriale ne suivent pas.
Pour Ibrahim Traoré, l’enjeu est double. D’une part, prouver que cette réforme améliore réellement la sécurité des populations. D’autre part, rassurer sur le fait que les droits fondamentaux ne seront pas sacrifiés au nom de l’ordre public. Car une justice qui punit sans garantie est une justice qui perd sa légitimité.
L’avenir du Burkina Faso se joue aussi dans les choix pénaux
Cette réforme n’est pas qu’un texte de loi : elle incarne une vision de l’État et de son rapport aux citoyens. En rétablissant la peine de mort, le Burkina Faso opte pour une réponse radicale à une crise complexe. Mais la véritable victoire ne résidera pas dans l’application symbolique de sanctions extrêmes, ni dans l’intimidation des opposants.
Elle se mesurera à la capacité du régime à protéger effectivement ses habitants, à restaurer la confiance dans les institutions, et à concilier sécurité et sauvegarde des libertés. Un équilibre difficile, mais indispensable pour l’avenir du pays.
Par Safia Sani — Journaliste