Un tableau sombre, au Mali, cinq ans après le putsch d’Assimi Goïta
Un tableau sombre, au Mali, cinq ans après le putsch d’Assimi Goïta
Ce dimanche [24.05.26], cela fait exactement cinq ans que le général Assimi Goïta a pris le pouvoir au Mali par un coup d’État. Depuis, de nombreuses critiques ont été formulées quant à la détérioration de la situation pour la population malienne : moins de sécurité, moins de liberté d’expression et de liberté de la presse.
Dirke Köpp s’est entretenue à ce sujet avec Ulf Laessing. Il est le directeur du programme Sahel de la fondation Konrad Adenauer au Mali.
Interview avec Ulf Laessing
Ulf Laessing : La répression s’est accrue. Il n’est plus si facile de s’exprimer librement. Au Mali, on peut encore avoir des discussions franches quand on connaît son interlocuteur, mais bien sûr, les gens sont devenus plus prudents. C’est une critique claire à l’égard du gouvernement ! Sans oublier que des voix critiques ont été emprisonnées et que d’autres ont dû s’exiler.
DW : Qu’est-ce qui s’est amélioré pour la population depuis que les militaires sont au pouvoir ?
Ulf Laessing : Au début, dans certaines régions du pays, la sécurité s’était un peu améliorée. La route vers Ségou est restée ouverte pendant longtemps, et certains agriculteurs ont même pu retourner dans leurs champs.
Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La crise a continué. Et avec l’énorme croissance démographique, le changement climatique et toute cette insécurité, je suis très pessimiste sur le fait que quiconque au pouvoir puisse changer grand-chose à la situation.
DW : En 2020, les militaires ont pris le pouvoir avec l’ambition d’en finir avec les djihadistes. Cela ne fonctionne pas très bien.
Ulf Laessing : Le Jnim et l’État islamique contrôlent de facto certaines parties du pays. Je pense qu’aucun gouvernement ne parviendra à les reprendre. Même avec un nouveau coup d’État ou, un jour, un gouvernement élu. Je suis plutôt pessimiste sur les chances de pacifier le pays.
DW : Fin avril, plusieurs attaques coordonnées ont même été menées par des djihadistes et des rebelles touaregs.
Ulf Laessing : Oui, ça a été un véritable choc. Il s’agissait de la plus grande attaque depuis 2012, lorsque les rebelles touaregs et les djihadistes avaient brièvement pris le contrôle du nord, jusqu’à ce que les Français libèrent la région un an plus tard. C’était une attaque frontale contre l’État. La situation s’est désormais stabilisée dans la mesure où le gouvernement est resté en place. Ils ont perdu certaines parties du nord. Il ne semble pas que les rebelles progressent davantage à présent. Mais c’est bien sûr une perte de prestige. Ce fut une attaque dramatique. Et personne ne l’avait prévue. Encore moins les Russes, qui sont pourtant venus pour améliorer la sécurité.
DW : Et ce sont précisément ces mercenaires russes qui, en principe, se sont retirés sans vraiment avoir combattu. Les alliés du Mali, le Niger et le Burkina Faso, membres de l’Alliance des États du Sahel, ont certes fait des déclarations, mais n’ont apporté aucun soutien militaire. Le Mali s’est donc retrouvé relativement isolé. Comment expliquez-vous cela ?
Ulf Laessing : Oui, chez les Russes, c’était toujours plus d’apparence que de réalité. Ils ont environ 1 500 à 2 000 mercenaires sur place, soit un tiers de ce dont disposait la France, qui n’avait déjà pas réussi à pacifier tout le pays. Par leur brutalité, les Russes ont plutôt aggravé le conflit. Et au final – ce fut une humiliation –, ils se sont retirés de Kidal et de deux autres localités du nord sans combattre.
On n’a pas vu grand-chose non plus du Niger et du Burkina Faso. Ils ont dit qu’ils avaient apporté leur aide par des frappes aériennes. Mais en réalité, ce jour-là, le Mali était pratiquement seul. Et ce n’était pas surprenant, car le Niger et le Burkina Faso sont eux-mêmes confrontés à des djihadistes. Je ne pense pas qu’ils aient encore les moyens d’aider le Mali, même s’ils l’avaient voulu.
DW : Est-ce que la solidarité dont les trois États de l’AES ne cessent de parler est finalement moins forte qu’on ne le croit ?
Ulf Laessing : Sur le plan politique, ils sont très proches et ont de nombreux projets. Mais il leur manque la volonté et surtout les capacités pour mener à bien tout cela. Les trois chefs militaires sont certes unis – cela correspond aussi à leur idéologie.
Mais ce sont aussi trois pays parmi les plus pauvres du monde. Il faut donc être réaliste par rapport à ce que cette coopération peut apporter. Ce n’est pas l’UE qui construit des routes ensemble ou qui se défend mutuellement comme l’Otan. Ce sont trois pays extrêmement pauvres qui luttent pour leur survie.
DW : Quelle pourrait être la solution ?
Ulf Laessing : Ce qui est positif, c’est que les gens ne veulent ni de la charia, ni des islamistes. Cela aurait pu être une raison suffisante pour déclencher des manifestations au Mali, malgré les dangers et la répression. Mais ce n’est pas ce que veulent les gens.
Et j’espère qu’on pourra ensuite s’appuyer là-dessus, qu’à un moment donné, il y aura vraiment des négociations avec les forces les plus modérées parmi les djihadistes et qu’on parviendra à engager le dialogue.
DW : Mais de quoi pourrait-on bien négocier ? Les djihadistes veulent prendre le contrôle du pays. Ils veulent instaurer la charia. Comment peut-on négocier avec de telles personnes ?
Ulf Laessing : Je ne pense pas que le JNIM soit capable de contrôler une ville comme Bamako ou tout un pays. Ce qu’ils veulent, c’est qu’on les laisse tranquilles. Ils veulent contrôler certaines régions du pays et s’arranger avec les autres. À Bamako, ils veulent un gouvernement qui, peut-être, instaure un peu plus la charia et négocie avec eux.
Contrairement à ce qui se passe au Proche-Orient, les djihadistes ne sont pas des étrangers venus pour prendre plaisir à tuer. Ce sont des locaux ! Il s’agit souvent d’un accès à l’eau, à la terre, et les djihadistes en profitent.
Et à un moment donné, je pense qu’il faudra bien entamer des discussions. Il faut agir militairement, mais aussi dialoguer avec des personnes modérées. Au Mali, des pressions dans ce sens existent déjà par-ci par-là.
La Mauritanie a connu un problème similaire. Là-bas, on a réagi par la force militaire, mais aussi par des compromis. Il n’y a par exemple plus d’alcool. Le pays s’appelle République islamique, etc. C’est vrai qu’il n’est pas nécessaire d’appliquer le programme taliban dans son intégralité. On peut peut-être s’entendre d’une manière ou d’une autre pour satisfaire le pays. Et une fois l’instabilité éliminée, l’État aura bien sûr la possibilité d’agir.
DW : Et que veulent donc les populations au Mali ?
Ulf Laessing : Les gens ne veulent pas être soumis à la charia à Bamako. On l’a vu lors des attaques de fin avril : Il n’y a pas de manifestations, pas de revendications fortes pour que le gouvernement démissionne, car les gens le savent très bien: si ce gouvernement s’en va, le prochain sera plus islamiste. Et ce n’est pas ce que veulent les gens.
Malgré toutes les critiques à l’encontre du gouvernement militaire, il faut le dire : beaucoup de gens le soutiennent encore, car ils ne veulent pas les alternatives : ils ne veulent pas de djihadistes, et ils ne veulent pas non plus des anciennes élites corrompues qui étaient liées à la France et à l’Europe. Je pense donc que si aucun autre attentat ne se produit, le gouvernement restera probablement en place, compte tenu du soutien dont il bénéficie.
DW : Vous n’avez donc pas le sentiment que l’impression donnée par les réseaux sociaux est fausse et qu’en réalité, une grande partie de la population, en particulier les jeunes, soutient le gouvernement d’Assimi Goïta?
Ulf Laessing : L’âge moyen au Mali est de 15 ans. Beaucoup ne vont même plus à l’école. Ils n’ont aucun lien avec l’Europe, ni avec la France. Ils s’informent principalement via les réseaux sociaux. On y trouve beaucoup de propagande, y compris des fausses informations diffusées par les Russes pour soutenir le gouvernement. Je pense qu’il y a encore un soutien pour le gouvernement. Après les attentats de fin avril, ça aurait été le bon moment pour manifester… car le régime était affaibli.
C’était déjà le cas à l’automne, quand les livraisons de carburant ont été bloquées. Mais personne n’a manifesté, car les gens ne veulent clairement pas être gouvernés par le JNIM.
DW : Peut-être sont-ils trop préoccupés par leur simple survie ? Une situation désormais plus grave encore par le blocus imposé à Bamako.
Ulf Laessing : En tout cas, la vie est devenue nettement plus difficile, même avant ces attaques. Les gens se sont résignés. Ils ont perdu toute illusion vis-à-vis des politiciens. Et il faut aussi dire que les partis, les vieux politiciens, ont eux aussi perdu beaucoup de crédibilité. Car beaucoup d’entre eux ont déjà été au pouvoir, et rien ne s’est amélioré. C’est pourquoi beaucoup se disent : donnons encore une chance à ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui.